Sans attendre Godot

S
Jean Amila

Sans attendre Godot

France (1956) – Série Noire Gallimard (1956)


Alors qu'il affronte la bande de Paconi qui voulait lui imposer certaines prostituées dans son club, Riton Godot doit faire avec la famille de madame Maine, sa régulière, ancienne femme du caïd René Lecomte. La jeune Colette tombe sous le charme de Jo, la gâchette de Godot, tandis que Félix, son premier mari, nourrit des rêves de vengeance contre un industriel responsable de la mort de son épouse.

Sans attendre Godot est un récit qui ne prend sa réelle saveur que dans ses dernières pages.

L’ultime roman signé John Amila est très daté années 50. Son style, son argot, le type de personnages que l'on y rencontre le font tendre – comme pas mal d’autres bouquins de l’auteur – vers le vieux chromo, ici sur le mitan, monde désormais désuet et pas forcément très passionnant, qui risque de ne pas signifier grand-chose à de “ jeunes ” lecteurs.

Contrairement à celui qui ne viendra jamais, Riton Godot, truand aimant l’ordre, est au centre d’une embrouille née de sa rivalité avec les Corses. Ceux-ci tentent d’enlever Madame Maine en pleine gare du Nord, alors qu'elle récupère Colette, sa gamine de 17 ans élevée par son ancien mari Félix. C’est justement lui qui s’interpose pour faire échouer le kidnapping et qui sera ensuite témoin de l’effacement de deux insulaires par Jo. Cela lui donne un atout de taille pour son projet : descendre le responsable de la mort de sa femme Janine, un entrepreneur qui a fait mettre le feu à plusieurs de ses magasins pour toucher l'assurance, tuant au passage plusieurs dizaines de personnes. En échange de son silence, Godot devra lui fournir les moyens de ce meurtre.

Mais Godot est d'abord un homme d'affaires, qui voit là l'occasion de faire pousser la chansonnette à Auguste Coudert de la Taillerie, faux noble, vrai conseiller général, administrateur de sociétés porteur de toutes les breloques qu'a pu imaginer jusqu'à ce jour la République. Pour réhabiliter Le Prince, un restaurant sur les Champs dont Maine a hérité de son histoire avec René Lecomte, Godot a besoin de 150 millions et Coudert est le mieux placé pour, sinon lui donner toute l'oseille, au moins lui servir de caution pour l'obtenir. Faisant mine de plier, le grossium va évidemment chercher un moyen pour se débarrasser de la menace que représente Godot [1].

Madame Maine est, cependant, le vrai grand personnage de Sans attendre Godot. Retrouver Félix la renvoie quinze années en arrière, du temps où elle s'appelait Angèle et où une vie belle et ordinaire s'offrait à elle. Voir Colette tomber amoureuse d'une petite frappe comme Jo la rend nostalgique, jalouse (de sa jeunesse) sans doute, mais déclenche également en elle un sentiment profond pas seulement maternel. Rêver autre chose pour sa gamine que ce qu'elle-même a vécu – poule de luxe et trophée au bras du truand du moment –, c'est aussi faire le triste constat d'être passée à côté de quelque chose d'important, de capital.

Femme de tête, Maine fait donc des choix qui, d'un seul coup, rendent bien falots tous ces hommes et leurs rêves de vengeance (Félix), de richesse (Riton) ou d'amour (Jo). Ce faisant, elle condamne – provisoirement peut-être – le lien affectif qui aurait pu se dessiner avec sa fille et met à jour la pusillanimité d'une bande de machos qu'elle menait déjà à la b(r)aguette. Voir se dresser une figure de femme aussi forte et décidée en 1956, dans une Série noire lue par un public essentiellement masculin, est assez remarquable. C'est le véritable intérêt, je crois, de ce Sans attendre Godot.

L'adaptation cinématographique qui va être faite du roman l'année suivante, sous le titre de Quand la femme s'en mêle, va consciencieusement évacuer cette partie féministe. Maine y effectue les mêmes choix, mais au lieu d'une prise de pouvoir elle restera subordonnée à Riton et sera punie, avec un triste retour à la loi et l'ordre (qui n'existait bien évidemment pas dans le roman d'Amila [2]) à la fin du film. Celui-ci, du coup, n'est plus qu'une assez médiocre histoire sur le milieu, parmi les centaines produites alors.

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/02/2015



Notes :

[1] Avant cela, Amila fait créer par Jo un syndicat des tueurs destiné à lutter contre les abus patronaux de ces messieurs du Milieu. On retrouvera cette entente entre gâchettes quelques années plus tard dans le bouquin de Simonin et le film Les tontons flingueurs.

[2] Le commissaire Verdier est un rôle marginal dans le roman. Joué par Pierre Mondy, il vient cueillir Riton et Maine à la Gare de Lyon, après que ceux-ci ont renvoyés Félix et Colette dans leur province.

Le propos d'Amila est tout à fait clair et inverse dans Sans attendre Godot : il ne faut pas se laisser faire par ceux qui détiennent le pouvoir, il faut les tuer à l'occasion et le crime paie (il paie bien pour eux...)

Illustrations de cette page : Tirée du film d'Yves Allégret : Sophie Daumier dans le rôle de Colette et Edwige Feuillère dans celui de Maine

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Black Saint And The Sinner Lady de Charles Mingus (Impulse! - 1963) – Oh Yeah de Charles Mingus (Atlantic - 1962)