Le Gros, le Français et la Souris

L
Raúl Argemí

Le Gros, le Français et la Souris

Argentine (1996) – Rivages (2005)


L'enlèvement de la jeune femme d'un magnat argentin débouche sur la désunion de ses kidnappeurs et une série de meurtres dont le narrateur, trois ans plus tard, ne voit pas la fin.

Comment secouer le joug des classes dominantes quand le modèle de la contestation politique a échoué ? Comment leur faire payer les humiliations quotidiennes, ce mépris constant qui contamine même les autres exploités ? Comment, enfin, baiser la femme du patron, celle qu'on aurait pu avoir adolescent – avant la politique, avant la prison – et qui est encore plus bandante depuis qu'elle couche avec le vieux Capriano Muller, le maître de Bella Vista ? Voilà ce à quoi tente de répondre Le Gros, le Français et la Souris.

puma« Du pognon, voilà ce qu'il faut et le meilleur moyen d'en avoir, c'est de faire cracher le vieux » estime le Français, un Arabe violent, jusqu'au boutiste et vaguement anarchiste. « Il paiera pour sa femme » dit le Gros, natif de Bella Vista et petit employé à la réception de l'entreprise Capriano Muller, qui fut compagnon de cellule du premier. « C'est comme vous voulez » dit la Souris Pérez, ancien boxeur aux facultés diminuées par les milliers de coups reçus durant sa carrière.

Trio improbable et frustré, Le Gros, le Français et la Souris passent à l'acte, kidnappent la belle Isabel qui va progressivement défaire la maigre confiance que les trois s'accordaient et la retourner brillamment contre son propre mari, dont elle aspire à se débarrasser. C'est par cette presque ultime scène que commence le roman, l'exécution violemment drôle et noire du vieux magnat, dévoré par ses propres animaux de compagnie. Accident, concluera l'enquête officielle, mais pas l'ex-commissaire Vásquez Montalbán dit Pepe, Galicien et ami d'enfance de Capriano Muller, qui sait tout sur tout le monde et souhaiterait – peut-être est-ce déjà fait ? – prendre la place du défunt.

Argemi trace un portrait virulent de ces possédants toujours prêts à rouler l'autre, y compris de leur propre sang, de leur propre clan. A ce jeu, l'insignifiante Isabel devenue chef de meute est la plus impitoyable. Le regard qu'il porte sur son trio disparate est plus ambigu, peut-être parce que cette union d'individualismes sans idéaux semble circonstancielle et toujours déjà condamnée à la méfiance, au délitement et à la trahison. Écriture noire et sobre pour des personnages excessifs qui pourraient être sortis d'une nouvelle de Cortazár.

Le Gros, le Français et la Souris laisse entendre d'autres romans prometteurs.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/07/2009



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