Afin que tu vives

A
Georges-Jean Arnaud

Afin que tu vives

France (1962) – Fleuve noir (1962)


Recherché par la police pour un vol avec violences, un jeune couple s'incruste chez Édith Leblanc, une petite bourgeoise trentenaire vivant avec la mère de son mari défunt, qui ne sait plus comme s'en débarrasser.

Malgré son âge vénérable (il a été écrit il y a un peu plus de cinquante ans), Afin que tu vives reste d'une étonnante modernité. Plus que les autres romans d'Arnaud lus ici jusqu'à présent, il montre bien la façon dont celui-ci construit l'atmosphère étouffante de ses histoires, en créant rapidement les conditions d'un enfermement des personnages, soit dans une situation, soit dans un lieu clos.

Le plus souvent d'ailleurs, le romancier joue sur les deux registres. On se souvient du lotissement dans Un petit paradis et la présence faussement amicale des voisins qui accentuait la pression sur le couple des Besson. Ou la cité Euphorie 2 qui remplissait le même rôle pour tous ces cadres au chômage dans Profil de mort. Sans oublier évidemment le repli des habitants sur eux-mêmes dans le formidable Bunker Parano. Dans Afin que tu vives, les manières d'Édith, sa conception petite-bourgeoise de la vie, la peur du qu'en-dira-t-on, sont les conditions préexistantes à cet enfermement.

Philippe et Fanny ont dérobé la recette du vieux père Chaudière en le blessant grièvement au passage. Pour se mettre à l'abri, la jeune fille pense à cette veuve rencontrée aux Beaux-Arts quand elle y posait comme modèle, et dont elle a cru saisir une inclination homosexuelle, ambiguïté qu'elle utilise. Comédienne née, Fanny emportera le morceau en jouant sur la corde sensible de la maternité, jamais advenue, d'Édith. Le ver est dans le fruit, Philippe la rejoint et, comme deux inquiétants parasites, ils prennent possession de la vie et des biens de la veuve.

Si Édith se laisse ainsi dévorer de l'intérieur, c'est bien sûr à cause du chantage qu'exerce le couple sur elle (menaçant de salir son image respectable), mais surtout parce qu'elle n'a jamais rien connu d'aussi excitant dans l'existence [1]. Son ambivalence est très finement posée par Arnaud et, alors que les deux délinquants s'abandonnent peu à peu au goût facile d'une vie bourgeoise dont ils n'ont qu'à récolter les fruits, Édith est gagnée par le frisson pour l'interdit, le calcul et la violence qui, elle l'a bien compris, sont les conditions de sa délivrance.

En fait, aucun personnage n'est vraiment sympathique dans Afin que tu vives. Évidemment, le lecteur tend à prendre le parti d'Édith – pour le sale coup que lui a joué le destin – et ses qualités d'adaptation, dont le final nous montrera l'urgence et la nécessité. Moins de deux cents pages, style direct sans un gramme de gras, efficacité maximale de la narration et plaisir simple en retour. De la bonne littérature populaire.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/06/2013



Notes :

[1] Un critique assez peu inspiré de l'époque ne comprenait pas cette donnée initiale. Pour lui, le roman n'était pas crédible parce qu'il suffisait qu'Edith se rende à la police pour être débarrassée de ces importuns. Or, il y a bien quelque chose en elle qui la pousse à souffrir et jouir de cette situation, et qui devient évidemment limpide dans les dernières pages.

Illustration de cette page : L'église des Minimes à Toulouse

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Last train to Lhasa de Banco de Gaia (1999)