Bunker Parano

B
Georges-Jean Arnaud

Bunker Parano

France (1982) – Fleuve noir (1991)


Alice Soult, une assistance sociale alcoolique et au chômage, accepte d'espionner les occupants d'un immeuble ancien dans lequel un couple vient de se suicider en échange de la promesse d'un poste dans l'équipe municipale. Celle-ci souhaiterait exproprier les résidents pour mener à bien une opération de rénovation immobilière. Mais ces derniers semblent s'être préparés au pire.

Comme toujours chez Georges J. Arnaud, Bunker Parano nous parle d'une France ordinaire qu'il est facile de connaître ou reconnaître. L'affairisme des hommes politiques et des promoteurs a conduit à la dévastation de tant de centres urbains dans notre pays qu'il faut peu de temps au romancier pour planter son décor et nous convaincre de sa véracité.

Plus surprenante est l'héroïne que nous allons suivre. Alice Soult est une de ses femmes que l'auteur confinait antérieurement dans une dimension domestique et qui, désormais abandonnées par leurs maris, ont été obligées de chercher du travail, tout en se confrontant à une réalité pour laquelle elles n'étaient pas préparées.

Alice est une épave. Elle a un peu plus de la trentaine et elle a déjà baissé les bras, même si elle tente en permanence de se convaincre du contraire. Sans le renfort de l'alcool – cognac dès le début de sa journée –, elle ne peut affronter la dureté du monde et l'absence de perspectives que l'on sent bien gangréner aussi tout l'arrière-plan du roman. Ayant échoué à se prostituer dans le centre commercial, elle accepte donc en dernier ressort cette partie d'espionnage qui lui assure sa bibine quotidienne pour quelques jours, là où elle aimerait tant voir l'amorce d'une rédemption à laquelle participerait le jeune journaliste Manuel Mothe.

Bunker Parano va devenir autant l'histoire de cette femme qui retombe sans cesse dans sa déchéance – brûlée par l'alcool et le manque de confiance en elle –, que celle de cette mystérieuse maison. Avec une efficacité maximale, Arnaud peut, en quelques paragraphes, faire de ces médiocres voisins des monstres dont l'étrangeté plombe l'ambiance et installe l'angoisse [1]. Comme toujours chez l'auteur, une partie de la terreur nait du fait que le héros n'est pas toujours certain de la façon dont il perçoit son environnement. C'est d'autant plus vrai d'une Alice, schlass la moitié du temps, condamnée à vivre dans une demeure qui suinte la paranoïa face aux menaces d'expulsion.

Le final de Bunker Parano, impossible à prévoir tant Arnaud multiplie les pistes, est un sommet dans l'horreur que peuvent produire les salauds ordinaires. Il laisse dans l'esprit du lecteur un malaise, à mon sens bienvenu.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/10/2011



Notes :

[1] Je n'ai pas pu m'empêcher de penser au décor de Delicatessen de Jeunet et Caro, sorti la même année, évidemment sans le côté burlesque du film.

Illustration de cette page : Bouteille de cognac V.S.O.P.