Enfantasme

E
Georges-Jean Arnaud

Enfantasme

France (1976) – Fleuve noir (1976)


En plein hiver, une femme dépressive après la mort de son fils unique et qui vit seule durant la semaine au cœur des montagnes du Jura fait la rencontre d'un enfant qui lui rappelle le défunt. Mais n'est-elle pas la seule à croire en son existence ?

Le dispositif par lequel Arnaud installe l'angoisse dans Enfantasme est assez similaire à celui que l'on trouve dans Afin que tu vives. La ferme isolée dans un Jura enneigé et glacial joue le rôle d'un premier enfermement de l'héroïne dans lequel sa folie ou peut-être la réalité – le lecteur pourra en douter jusqu'au bout – va pouvoir se déployer. On ne peut s'empêcher de penser à l'environnement de l'hôtel Overlook utilisé par Stephen King l'année suivante dans The Shining et surtout ce qu'en fera Kubrick en 1980.

Pierre, l'enfant recueilli par Charlotte et dans lequel elle voit, non son fils mort, mais comme le double maléfique qu'il aurait pu devenir, agit avec elle en parasite. Exigeant, capricieux, colérique, il est tout ce qu'un parent détesterait chez un enfant, mais ce non conforme est évidemment ce qui la fascine. Construction mentale ou réalité, Pierre n'appartient qu'à elle, il est cette part de liberté qu'elle se met à revendiquer, loin de la vie bourgeoise qu'elle devrait mener à Dijon aux côtés de son mari négociant en vins. C'est aussi, au départ, la réponse d'une femme dont le seul rôle semblait d'être une mère et qui est aujourd'hui face à un gouffre existentiel.

Le lecteur d'Enfantasme s'irrite de la voir céder si facilement à l'enfant manipulateur, mais dès lors qu'elle l'a accepté, elle est coincée dans une sorte de piège qui rappelle celui dans lequel était tombé Edith, la veuve d'Afin que tu vives. Car Pierre semble n'exister que pour elle, tout son entourage (villageois, médecin, mari) nie sa réalité, la mettant sur le compte de son état dépressif. Le revendiquer, c'est prendre le risque qu'on la déclare folle. Le dissimuler, c'est passer de l'autre côté du miroir et ne plus avoir d'autres références que celles, enfiévrées, de cet enfermement mental.

Arnaud joue avec beaucoup de finesse de ce dilemme pour faire basculer Charlotte dans la paranoïa et l'obliger à ne plus trouver d'intelligence et de raison que dans cette relation parasitaire. L'enfant, ses mensonges et ses exigences, prennent bientôt toute la place, gangrènent son quotidien, la forcent à devenir elle-même un double monstrueux qui doit préserver cette alliance, à tout prix et contre le monde entier. C'est dans cet asservissement qu'elle pensera découvrir, in fine, le sens de la vie et la liberté.

Comme souvent chez Georges-Jean Arnaud, Enfantasme se colore de fantastique ordinaire, uniquement lié à cette capacité donnée ici au lecteur de pouvoir accepter le tout et son contraire, l'existence de l'enfant comme son invention. Subtil, brillant, intelligent.

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/06/2013



Illustration de cette page : Paysage hivernal dans le Jura