La défroque

L
Georges-Jean Arnaud

La défroque

France (1973) – Fleuve noir (1973)


Un prêtre, Vincent Corti, reçoit la confession d'un meurtrier à qui il conseille de se rendre à la police. Quelques années plus tard et dans une autre ville, ce dernier croise le curé et se persuade que celui-ci veut le dénoncer. Ses craintes augmentent quand il apprend qu'il a quitté l'Église.

Les cinéphiles auront reconnu dans ce résumé de La défroque un point de départ assez semblable au I confess d'Alfred Hitchocock de 1953 [1], qu'Arnaud mentionne d'ailleurs en clin d'œil lorsque Vincent Corti explique à son épouse sa première prise de contact avec le meurtrier.

Le suspense que va développer le romancier n'atteint pas la complexité du film (qui jouait sur un échange de culpabilité assez sophistiqué), mais la paranoïa de Luigi Sorgho qui finit par gagner Grazia transforme le frère et la sœur en un couple sinistre et sans scrupules, dont la noirceur contraste avec la figure de l'innocence de Corti.

Ce qui est intéressant dans La défroque est qu'Arnaud place son lecteur en porte à faux. Tout nous pousse à nous insurger contre la bêtise et la méchanceté des Sorgho alors même que Vincent Corti, ancien prêtre devenu “ dirigeant ” d'une communauté libertaire cherche en permanence à exonérer le criminel. Ou, du moins, à ne rien faire qui risque de trahir le secret de la confession et son nouveau souci de protéger les démunis et les asociaux, notamment de la police. Comment devons-nous alors voir le meurtrier et sa sœur, coupables ou victimes ? Leur faiblesse intellectuelle, la vie dure et rétrécie qu'ils mènent, leur isolement social et affectif, le mépris dans lequel les tient la population d'Hyères ne justifient-ils pas que l'on essaie de les sauver, y compris d'eux-mêmes ?

Ce souci rédempteur à l'égard de l'homme qui le menace anime les pensées et les actes de l'ancien curé. Arnaud choisit de montrer l'impossibilité de cette position et son abandon final (toutefois a minima) qui marque la véritable naissance au monde laïque de Corti et la fin de son angélisme. La défroque constate la déroute de ce qui lui restait de vocation évangélique – qu'il tentait de muter dans un engagement politique et social – pour l'amour d'une femme et la minuscule ambition de vivre comme les autres.

Georges-Jean Arnaud – auteur indispensable, inventif et confiant dans l'intelligence de ses lecteurs – trousse en un peu plus de 200 pages le portrait complexe d'un homme achevant sa mue, sur fond d'une vie hyéroise que l'on devine provinciale, étriquée, médisante, soupçonneuse face à l'altérité. Le frère et la sœur Sorgho sont également des “ méchants ” parfaitement réussis, survivants totalement dépassés par l'accélération du monde et le bouleversement des valeurs auxquels ils répondent de façon stupide, mais surtout désespérée. Un bon cru (mais y en a-t-il de mauvais chez cet auteur ?).

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/02/2013



Notes :

[1] Film malheureusement éclipsé par L'inconnu du Nord-Express (Strangers on the train) de 1951.

Illustration de cette page : Prêtres en soutane

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Made in USA de Pizzicato Five (Matador - 1994) – Tubthumper de Chumbawamba - (EMI - 1997)