La vie truquée

L
Georges-Jean Arnaud

La vie truquée

France (1997) – Fleuve noir (1997)


Claudia, 12 ans, élevée par sa grand-mère, voit ses parents disparaître après un accident de voiture. Ils menaient une existence étrange et mystérieuse et les adieux dramatiques de sa mère la veille enflamment l'imagination de la fillette. Qui est enterré dans le caveau de famille ?

Avec La vie truquée, Georges-Jean Arnaud construit une fabuleuse ambiance d'angoisse avec trois bouts de ficelle. Qui étaient vraiment les parents de Claudia ? Personne ne pouvant répondre à cette question, l'adolescente imagine la solution la plus romantique en puisant dans ce qu'elle voit et entend. Et, à l'époque, ce qui correspond le mieux aux étranges allers et venues de ses géniteurs, c'est le terrorisme.

Persuadée qu'ils faisaient partie de la mouvance des Brigades rouges qui détenaient alors Aldo Moro, Claudia commence à douter de la nature de l'accident qui leur a coûté la vie. Dans le même temps, sa grand-mère semble considérer que les corps ensevelis dans le caveau ne sont pas ceux de sa fille et de son gendre, ce qui épaissit le mystère. D'autant qu'autour du mas dans lequel elles vivent, une surveillance s'est mise en place, elles en sont sûres. D'ailleurs, leur propre bonne n'épie-t-elle pas leurs moindres mouvements, leurs plus petites discussions ?

Claudia va donc apprendre à dissimuler, tricher, donner le change, mais nourrir aussi sa révolte en devenant délinquante. Après son placement dans une famille d'accueil qui apportera un peu de répit à la fin de son adolescence, elle rejoint une bande terroriste armée pour prolonger le combat de ses parents. La lutte clandestine la contrait à brouiller un peu plus encore son identité et accentue sa défiance paranoïaque du monde. Arrêtée, jugée et condamnée, elle doit cacher ce qu'elle est et faire taire sa féminité pour survivre à son incarcération.

À sa sortie de prison à presque trente ans, solitaire alors que sa grand-mère et sa mère adoptive sont décédées (de façon suspecte ?), elle n'a résolu aucune des questions identitaires qui la taraudent : qui étaient-ils ? qui est-elle vraiment ? La seconde partie de La vie truquée montre Claudia et son fardeau se cognant aux murs des mensonges empilés depuis l'enfance. Sa quête pour s'extraire de son enfermement mental va prendre une dimension fantastique et, comme personne n'est réellement ce qu'il prétend être, les renversements de perspective seront nombreux et jouissifs.

Comme toujours, Arnaud ancre son histoire chez des gens ordinaires à qui il advient quelque chose d'extraordinaire, suffisante en tout cas pour les éloigner d'une trajectoire rectiligne et convenue. Dans La vie truquée, subtile interrogation sur l'identité, le plaisir du lecteur est bien entendu de ne jamais savoir où se trouve le vrai et, quand il le découvre enfin, d'apprécier la fin très sombre concoctée par un romancier – toujours caustique sur la société dans laquelle nous vivons, toujours tendre avec ses personnages cabossés par l'existence – qui a le mérite de ne jamais avoir pris de gants avec son public.

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/05/2013



Illustration de cette page : Tracts des Brigades rouges.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Who live at Leeds de The Who (Polydor - 1971)