Profil de mort

P
Georges-Jean Arnaud

Profil de mort

France (1977) – Fleuve noir (1977)


Cadre supérieur quinquagénaire, habitant avec son épouse et ses deux enfants la superbe résidence Euphorie 2, Benoït Garcin perd subitement son travail. Débute pour lui la recherche d'emploi, difficile, sous le regard des autres qui ne semblent guère cacher leur mépris ou leurs doutes sur ses capacités à retrouver un poste de même niveau.

Profil de mort est le contre-champ parfait de l'excellent Un petit paradis, avec la crise née du premier choc pétrolier comme plan de symétrie. L'Occident qui puisait sa voluptueuse richesse de pillages, d'un gaspillage éhonté et d'une énergie bon marché, se réveillait avec une gueule de bois de ses Trente Glorieuses et commençait à licencier à tour de bras, y compris une population cadre jusqu'alors épargnée.

La première force d'Arnaud est d'avoir parfaitement traduit et reconstitué ce qui se passe dans la tête d'un homme qui se retrouve exclu de la société des gens normaux, c'est-à-dire ceux qui ont un travail.

Le dispositif de l'histoire criminelle qu'il nous narre lui permet d'ailleurs de rassembler, dans un même temps, plusieurs états successifs traversés par un chômeur [1]. Garcin, fraîchement débarqué, sûr de la valeur que lui conférait son ancienne position, ne s'inquiète pas outre mesure des refus ou absences de réponse engrangés durant ces sept premières semaines. Samain, en recherche depuis plus de huit mois, glisse déjà sur la pente vertigineuse de l'échec, celle où l'on cherche des excuses pouvant le justifier et ou l'alcool et la fuite devant la réalité deviennent les seuls moyens d'éviter le regard de l'autre. Chabanot enfin, l'absent, chômeur de longue durée qui avait tout perdu et vivait comme un clochard dans les caves de la résidence.

Comme toujours chez Arnaud, c'est le monde ordinaire qui se constitue en menace pour ces gens qui n'y ont pas leur place. Comme dans le Petit Paradis, les femmes de ces cadres sans emploi n'acceptent pas le sort qui les précipiterait, elles, dans la précarité. Elles veulent maintenir leur rang, leurs privilèges, leur statut social et sont sans doute plus lucides que leurs époux sur les moyens d'y parvenir, qui ne passent définitivement plus par eux. De l'espérance de Danielle – qui soutient d'abord Benoït, le pousse à agir, réduit les dépenses du ménage – à la désillusion de Michèle – constatant jour après jour la déchéance alcoolique d'Edmond – et la froide assurance de Lucienne désormais veuve joyeuse, elles aussi traversent des états successifs qui les éloignent plus encore de maris qui ne remplissent plus leur part du contrat : leur permettre de vivre sereines et sans soucis leur vie bourgeoise.

Immobilisé dans le monde finalement inconnu d'Euphorie 2, Garcin ressemble beaucoup au personnage joué par James Stewart dans le Rear Window d'Hitchcock, découvrant la face cachée de cette existence. Mais qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui relève de l'imagination et de la paranoïa qui semble gagner tous ces hommes à l'abandon ? Ne trancher qu'à la dernière ligne confirme toute la réussite de ce Profil de mort qui, jusqu'au bout, distille dans l'esprit du lecteur un léger espoir. Aussi mince que celui, dans le cœur de la plupart des chômeurs, de retrouver un jour leur place dans la société.

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/10/2011



Notes :

[1] D'autant plus vrai quand il s'agit d'un premier licenciement auquel rien ne vous a préparé. Rappelons que l'Occident vivait alors sur l'illusion du plein emploi. Les choses sont sans doute différentes de nos jours où la plupart commencent avec le chômage.

Illustration de cette page : L'entrée d'une agence pour l'emploi

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Plus la peine de frimer de Bill Deraime (RCA - 1980)