Un petit paradis

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Georges-Jean Arnaud

Un petit paradis

France (1974) – Fleuve noir (1974)


Lucien et Nathalie Besson réalisent le rêve de cette classe moyenne des années Pompidou. Une belle maison à crédit dans un lotissement select, pas très loin de Melun. Il faudra bien sûr désormais se serrer pas mal la ceinture, mais le hameau est charmant et ses habitants sont si... présents... étranges... angoissants... menaçants.

Entre la lecture des très médiocres Laurent Scalese et Henri Lœvenbruck pour le compte du Défi de l'Imaginaire, j'ai glissé quelques romans destinés à me remonter le moral, dont ce très réjouissant Un petit paradis d'Arnaud.

Comme Julio Cortázar qui savait engloutir un réel anodin dans une déchirure du récit pour jouer de nos perceptions, les polars d'Arnaud distillent l'angoisse à partir d'un quotidien ordinaire qui, insensiblement, devient inquiétant. Lucien et Nathalie ont tout pour être heureux. Le doute s'installe dans l'esprit de la jeune femme quand elle découvre, par hasard, une feuille de paye de l'ancien propriétaire, guère plus élevée que celle de son mari. Or les Serraut menaient grand train avant de décéder dans un tragique accident de la route : tableaux de maîtres aux murs, cave remplies de crus prestigieux, domestiques...

Les Besson se rendent vite compte que leurs voisins ne les accepteront que s'ils manifestent une prodigalité égale à celle de leurs prédécesseurs et font exactement ce que l'on attend d'eux. L'engrenage d'un endettement très particulier se met en place, refermant insensiblement le piège sur le couple.

En même temps qu'un suspense aux petits oignons, Arnaud nous offre une critique féroce et intelligente de cette société de consommation dans laquelle s'étourdissait naïvement encore la France. Ici, le crédit pour acheter des objets inutiles – sauf pour conférer du prestige auprès de vos pairs – vous met à la merci d'autrui sans espoir de bonheur, aussi certainement que le désir jamais assouvi des protagonistes des Choses de Perec. La vanité de cette drôle de communauté, obligée de vivre repliée sur elle-même quand elle rêve de montrer à tous sa réussite, achèvera parfaitement la démonstration.

Tout le talent d'Arnaud consiste à faire douter Nathalie de la réalité de cette menace, à mesure que sa jugeote et son esprit de résistance la guident vers la réponse à l'étrange comportement des habitants du lotissement. Malin, efficace, sans un poil de gras pour camper personnages et situations terrifiantes [1], jusqu'à la dernière ligne, Un petit paradis en remontre facilement à la plupart des romans actuels.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/10/2011



Notes :

[1] La scène de la piscine, mise en place en quelques lignes sans que l'on s'y attende, est un pur moment de terreur ordinaire.

Illustration de cette page : Austin année 70

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concerto pour deux piano, Concerto pour deux pianos, percussions et orchestre, Concerto n°1 en mi mineur de Bela Bartók (Pierre Boulez conducts Bartók - DG - 2009)