La bicyclette de la violence

L
Colin Bateman

La bicyclette de la violence

Royaume-Uni (1995) – Gallimard Série Noire (1998)


Miller, journaliste spécialisé dans les attentats pour un quotidien de Belfast, vient de perdre son père. Plus affecté qu'il ne le prétend, il prend une cuite mémorable de sept jours qui lui fait tenir des propos inconsidérés lors de son retour au journal. On lui demande d'aller retrouver ses esprits au Chronicle, l'hebdomadaire de la petite ville de Crossmaheart, dont le chroniqueur vedette vient de disparaître.

La bicyclette de la violence n'est pas un titre très engageant. Très curieusement la Série noire, pourtant jamais avare en jeux de mots parfois approximatifs, a préféré faire l'impasse sur le double sens de l'original – Cycle of violence –, heureusement préservé dans l'intérieur du roman (traduction de Stéphane Carn). Car c'est bien de cycles de violence dont nous parle Colin Bateman, dans ce bon récit contrasté, entre drôlerie et désespoir.

La bicyclette de la violence - contrôle à belfast Crossmaheart est une ville imaginaire qui, symboliquement, rassemble les pires travers de la société nord-irlandaise. Bateman observe avec gourmandise les équilibres entre deux communautés armées et haineuses qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, tant elles partagent la même misère : pauvreté, alcoolisme et fascination morbide pour l'adversaire, celui avec qui il faudra toujours se battre, à coups de poing ou à coup de bombes, mais toujours chrétiennement.

Nous en sommes d'ailleurs encore à l'époque des bombes, aveugles, inutiles, posées là par des gens depuis longtemps sans conscience politique, la haine de l'autre comme seul viatique.

Dans cette société anormale d'anormaux, parfaitement décrite dans cette Bicyclette de la violence, les seuls moyens de tenir semblent être les beuveries et un sens de l'humour très particulier. Par exemple, celui que l'on pratique dans la pension de famille Hardy, là où vivait Jamie, le journaliste disparu, là où vit Marie Young. Comme son prédécesseur, Miller tombe follement amoureux de cette femme à qui il plaît mais qui se refuse physiquement à lui. Pensant que l'ombre du disparu pèse peut-être sur leur relation, il part à sa recherche mais on ne fouille pas impunément dans le présent et le passé de Crossmaheart.

Sans perdre de vue le portrait corrosif qu'il fait des deux communautés, leurs oppositions, leurs intérêts croisés, leurs connivences, Colin Bateman déploie un récit où l'amour transforme Miller en involontaire Archange de la Mort, sous le regard plutôt impassible d'une police qui, pour rien au monde, ne tenterait quoique ce soit pouvant bousculer le fragile équilibre social.

La bicyclette de la violence est drôle, désespérée, violente, noire...

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/07/2009



Illustration de cette page : Contrôle dans les rues de Belfast