Le tango de l'homme de paille

L
Vicente Battista

Le tango de l'homme de paille

Argentine (1995) – Gallimard Série Noire (2000)


Traduction de Joani Hocquenghem revue par Stéphanie Estournet

Un Argentin vivant d'expédients à Barcelone accepte de convoyer de l'argent sale en Suisse, pour le compte de deux industriels espagnols. À présent, ceux-ci le font chanter et l'obligent à les représenter à Buenos Aires, dans le cadre d'un appel d'offres truqué pour la construction d'autoroutes urbaines. Entre la répression ordinaire, les luttes de factions et son aventure avec une militante des Montoneros opposés au pouvoir en place, le retour au pays ne se passe pas comme prévu.

Battista a construit Le Tango de l'homme de paille autour d'un quinquagénaire cynique, dont le regard désabusé sur son époque n'est pas dénué d'ambiguïté. Que ce soit dans cette Espagne post-franquiste – qui n'a pas vraiment encore jeté par-dessus bord ses références nationales-catholiques –, ou dans cette Argentine du début du Proceso de Reorganización Nacional – comme se nommait elle-même pudiquement cette sanglante dictature –, ce narrateur atypique a choisi la distance, le désintérêt, le désengagement.

Battista, Argentine, TangoSon exil barcelonais est ancien, provoqué par n'importe quel coup d'État militaire parmi ceux qui se succèdent depuis la déposition de Peron (que son père détestait). Vicente Battista reste volontairement très peu précis sur ses raisons et nous ne connaîtrons jamais vraiment – s'il en a, ce qui n'est pas certain – les pensées les plus profondes de l'homme.

Sans s'être réellement intégré à la vie espagnole, il est devenu un mercenaire, porteur de valises pour des industriels ou des mafieux liés au franquisme. Son amitié avec Jordi, Catalan clairement ennemi du régime et de ses survivances, ne l'empêche pas d'éviter de parler politique avec lui. Et il agira pareillement à Buenos Aires, que la conversation soit lancée par un chauffeur de taxi, Mercedes ou ses partenaires dans le projet d'autoroutes.

Ce cynisme désabusé est ce qui fait toute sa valeur aux yeux de Lores et Vergès, ses commanditaires nostalgiques d'un ordre ancien dont ils pensent voir le prolongement dans le Processus en cours sur les bords du Rio de la Plata. Son absence d'engagement, qu'il peut facilement faire passer pour un acquiescement aux thèses défendues par ses interlocuteurs successifs, lui semble un atout essentiel et peut-être une composante de sa liberté.

Ce que Battista cherche à dessiner dans Le Tango de l'homme de paille, ce sont les limites de ce refus de s'engager et l'illusion de cette liberté. L'existence de l'homme est terriblement médiocre, il s'ennuie dans son hôtel-bunker, il est incapable de renouer des liens sincères avec le peu de famille lui restant au pays. Il ne fait que jouer la comédie à Zavala, son contact dans ce jeu de dupes où il n'est pas le plus malin. Tout en lui est finalement mensonge, indifférence, évitement, lâcheté et profonde lassitude. L'entrée dans sa vie de Mercedes Laíno pourrait être un véritable défi, le coup de fouet que l'amour donne parfois, mais est-ce de l'amour ? Tout, en lui et autour de lui, semble ou est si insincère.

Le Tango de l'homme de paille est un roman tragique dans une Argentine qui vit, au quotidien, la terreur de ces années de dictature, les magouilles et les assassinats, les disparitions et les Folles de la place de Mai. Ce pays que le monde entier – indifférent et lâche – considérera comme normal et fréquentable le temps d'une coupe du monde de football.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/10/2009



Illustration de cette page : Répression ordinaire à Buenos Aires au temps du Processus.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Buenos Aires 3 A.M de Violentango (2007) • Maquillaje d'Adriana Varela (Acqua - 1993)