Huit millions de façons de mourir

H
Lawrence Block

Huit millions de façons de mourir

États-Unis (1982) – Série Noire de Gallimard (1985)


Traduction de R. Fitzgerald

Ancien flic devenu détective privé officieux, Matt Scudder intervient auprès de Chance, un souteneur amateur d'art, pour qu'il laisse partir Kim, une de ses filles. Deux jours plus tard, celle-ci est retrouvée morte, atrocement mutilée. Persuadé que Chance est le coupable, Matt en parle à l'enquêteur Joe Durkin qui se casse les dents sur l'alibi en béton du maquereau. Peu confiant en la police, ce dernier en vient à engager Scudder pour découvrir le meurtrier.

Matt Scudder est l'un des nombreux personnages récurrents utilisés par Lawrence Block dans sa carrière. Huit millions de façons de mourir n'est pas sa première apparition (Les péchés des pères en 1976) mais le roman saisit l'une des ruptures dans la vie de l'ancien flic et c'est surtout en cela qu'il est passionnant. L'existence de Scudder va en effet basculer durant l'enquête chaotique qu'il mène dans New York City.

Après avoir accidentellement tué une fillette lors d'une opération de police, Matt a laissé sa vie se déliter. Sombrant dans l'alcoolisme, il a divorcé et quitté les forces de l'ordre, se contentant de vivoter, entre boisson et travail au noir, dans un hôtel miteux de Manhattan. Quand Lawrence Block commence à la mettre en scène, même si sa consommation d'alcool semble être importante et fréquente, elle ne semble pas gêner trop son héros, qui entretient une relation assez stable avec Elaine, une prostituée atypique.

alcoolique dans les rues de NYCHuit millions de façons de mourir permet d'aborder l'instant où Scudder renonce à son alcoolisme. Ce motif domine entièrement le roman : tentations, échecs, contraintes. Nous partageons facilement la valse-hésitation de Scudder face à l'alcool, surtout parce que l'ancien flic n'a jamais réellement été déconnecté de l'humanité. Block montre parfaitement toutes ces dépendances alcooliques rencontrées par Scudder sur la voie de l'abstinence comme autant de causes/conséquences de la violence de cette ville et de cette vie.

Mais, contrairement à certaines personnes qu'il côtoie durant les séances des AA et qui semblent n'être plus centrées que sur elles-mêmes, Matt Scudder continue d'appartenir à ce monde. Il en ressent la dureté et pas de façon abstraite, car chaque nouvelle mort décrite dans le journal, dans sa cruauté et son absurdité, le touche au cœur.

Dans une scène magnifique située à Harlem, Block montre aussi clairement comment son héros – et donc chacun ici-bas – est à la fois victime et coupable de cette violence. Ce motif apparaîtra de façon récurrente dans tout le cycle Scudder, mais Matt devra à présent l'affronter sans le soutien illusoire de l'alcool.

Le personnage de Chance, le souteneur esthète qui va finir par sympathiser avec l'ancien flic alcoolique est l'autre réussite de ce roman. Homme dont le monde et les repères s'écroulent, il possède une élégance de grand seigneur tout à fait singulière et une sensibilité voisine de celle de Scudder. Les prostituées qui composent son écurie sont d'ailleurs elles aussi plutôt étonnantes dans leurs aspirations, leurs rêves, leurs mensonges à elles-mêmes. Chance apparait alors vraiment pour elles comme un protecteur (ce qui bouleverse aussi l'opinion arrêtée de Scudder sur cette profession), tentant d'être une ultime fois le barrage à la dureté de l'existence.

On comprend donc que Huit millions de façons de mourir est surtout une histoire humaine, celle des liens qui se tissent au hasard, celle des rencontres durables et des peurs éphémères, celle des failles de l'homme. La ville est là, on devine sa présence écrasante, sa noirceur, les rares espaces de bienveillance que ses habitants ont appris à se ménager pour s'en défendre et ceux que Scudder va devoir réinventer pour éviter l'alcool.

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/09/2010



Illustration de cette page : Alcoolique

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Trio avec piano de Camille St Saens chez Hyperion