Volte-Face

V
Michael Connelly

Volte-Face

États-Unis (2010) – Calmann Lévy (2012)


Traduction de Robert Pépin

Mickey Haller est approché par le District Attorney du comté de L.A. pour assurer le rôle du ministère public dans le nouveau procès de Jason Jessup, condamné pour le meurtre d'une petite fille vingt-cinq ans auparavant et qu'une preuve ADN semble venir disculper. Le célèbre avocat de la défense accepte cette tâche et s'entoure d'une équipe composée de son ex-femme, Maggie McPherson, et de son demi-frère, l'inspecteur Harry Bosch.

Cherchant toujours à renouveler son écriture et ayant initié, lors de ses derniers romans, un certain nombre de rapprochements familiaux, Michael Connelly nous propose logiquement, avec Volte-Face, de faire travailler ensemble les demi-frères Harry Bosch et Mickey Haller.

Ceci n'est possible que si l'un d'eux abandonne sa position professionnelle et, comme ce ne peut être le flic, nous voici donc avec un Haller à contre-emploi, délaissant la défense pour l'accusation. Il s'agit d'un écart moral, idéologique, pratique, important pour l'avocat et Connelly n'y va pas de main morte pour le justifier. La menace que représente Jessup pour la société doit être totale, terrible, incommensurable, et quoi de plus inacceptable et terrifiant qu'un tueur d'enfants ? Un tueur d'enfants libre et prêt à récidiver...

Afin que la conversion temporaire de son héros soit admissible, le romancier charge donc le portrait de Jessup. En plus d'être un prédateur, il est sournois, manipulateur et la parfaite illustration de l'échec des politiques carcérales puisque, vingt-cinq ans (!) d'enfermement plus tard, on le retrouve encore plus déterminé à faire le mal qu'à son entrée. Pour enfoncer le clou dans la détestation que le lecteur doit porter au personnage, Harry Bosch lui présuppose un passé criminel non puni (il aurait peut-être tué avant la petite Melissa) et lui attribue des intentions homicides sur sa fille Madeline (déjà victime, dans l'exécrable Les neuf dragons, de la concupiscence de monstrueux Chinois amateurs de chair fraiche) [1]. Comme toujours chez Connelly, c'est manichéen à souhait et les ficelles utilisées sont plutôt du type câbles du Golden Gate.

Alors que l'on commence à découvrir, via le perfectionnement des analyses biologiques et génétiques, l'arbitraire d'un certain nombre de condamnations – y compris et surtout à la peine de mort – par une justice expéditive, Michael Connelly adopte le point de vue contraire, celui d'un condamné assez malin pour se servir d'une présence ADN qui n'est pas la sienne afin de semer le doute sur son rôle dans le meurtre dont on l'accuse. En un sens, Volte-face aurait pu être une intéressante histoire sur l'ambiguïté testimoniale de ces nouvelles techniques qu'on a un peu trop vite admises comme infaillibles, et le romancier s'y essaie un peu. Il pratique une démonstration à rebours – seul un classique travail d'enquête peut être fait pour prouver la culpabilité de Jessup –, mais cela lui sert essentiellement à mettre en valeur, sans réel effort, comme si cela était acquis d'avance, la pugnacité et l'instinct de Bosch.

L'autre problème est qu'il s'agit d'un livre de la série Haller (c'est d'ailleurs lui le narrateur) et que l'alternance de paroles voulue par Connelly (Mickey à la première personne, Harry à la troisième) ne fonctionne pas très bien. Essentiellement parce que la partie de procédure policière reste finalement assez quelconque (ramener les bons indices et témoins pour le jour J) quand tout ce qui relève de la procédure judiciaire, sans doute scrupuleusement exact, est proprement soporifique. Haller a beau tenter d'anticiper les manœuvres et stratégies de Clive Royce, l'avocat de la défense, Volte-face est un jeu à somme nulle où les petites victoires et les petites défaites s'enchainent sans grand intérêt, sauf si l'on est fan des courtroom dramas.

Comme Connelly n'exploite que très médiocrement le rapprochement entre les frères (plus préoccupés par la rencontre entre leurs filles respectives), la haine qu'il établit entre Bosch et Jessup devient vite la seule chose vivante du livre, au risque de le déséquilibrer définitivement. Au moment où il emballe classiquement son histoire pour lui donner un terme, cela le conduit à liquider toute la partie procédurale – donc les 350 pages barbantes que nous venons de subir – pour un épisode violent et destructeur surprenant tout le monde, frustrant certains, et qui laisse dans l'ombre nombre de pistes que nous avions pourtant été dans l'obligation de suivre précédemment.

La symbolique de la bête immonde piégée dans sa tanière qui conclut Volte-Face contentera très sûrement tous les lecteurs qui n'ont d'autres exigences que le retour perpétuel à la sécurité et à l'ordre dans le monde, grâce à l'action de héros adoptés depuis si longtemps qu'il ne leur viendrait pas à l'idée de les contester. Souvent acquis pour accompagner les séances de bronzage sur la plage, le dernier opus de Michael Connelly ne les décevra pas sur ce point.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/05/2012



Notes :

[1] L'une et l'autre piste, guère convaincantes dans la façon dont elles sont amenées mais permettant de construire la haine entre les deux personnages, se verront escamotées dans le final tombé des nues dont nous gratifie Connelly.

Illustrations de cette page : Les haubans du Golden Gate • Recherche ADN

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Voiceless Voice in Hiroshima de Hosokawa Toshio (2002 - Col Legno) • Missa brevis de Zoltán Kodály - (2006 - Glossa)