Les sept fils de Simenon

L
Ramón Díaz-Eterovic

Les sept fils de Simenon

Chili (2000) – Métailié (2001)


Traduction de Bertille Hausberg

Après avoir tenté d'oublier durant six mois Griseta à Las Cruces, Heredia rentre à Santiago où personne ne l'attend. Obligé de coucher à l'hôtel, il est arrêté par les flics pour le meurtre d'un fonctionnaire de la Cour des comptes dans une chambre voisine de la sienne. L'intervention de l'inspecteur Bernales, l'ex-protégé de son défunt ami Dagoberto Sólis, lui permet de recouvrer sa liberté. Afin d'oublier ses déboires amoureux, il commence à s'intéresser à ce meurtre.

Le privé Heredia est né en 1987, alors que la dictature militaire pensait avoir encore de beaux jours devant elle. Par le polar, Ramón Díaz Eterovic entendait rendre compte de l'état de la société chilienne, l'une des plus stables d'Amérique du Sud, mais surtout l'une des plus inégalitaires, laboratoire de l'économie libérale version Chicago's boys sous la botte de l'Armée.

Díaz-Eterovic Les Sept Fils de Simenon Écrit en 2000, sixième roman consacré à Heredia mais premier traduit en français, Les sept fils de Simenon donne au lecteur l'impression de ne contempler que la queue de la comète, la genèse du personnage imaginé par Díaz Eterovic nous échappant totalement. Il y est ici très proche de ce que l'on pourrait désormais nommer la norme internationale du privé : entre quarante et cinquante ans, sceptique, désabusé, malheureux en amour, fortement porté sur la bouteille et toujours fauché. Idéaliste, le détective travaille souvent pour la gloire mais dispose, par à-coups, de revenus liés à son intérêt passionné pour les courses de chevaux.

Qu'est-ce ce qui distingue Heredia de, par exemple, Varg Veum avec qui il partage de nombreux traits ? Son environnement, sa façon d'évoluer dans le monde, peut-être les problèmes qu'il y rencontre ? L'homme étant ce qu'il est et la mondialisation ce que nous en savons, Heredia va se frotter, dans Les sept fils de Simenon, à des magouilles mortifères autour d'un projet de gazoduc entre l'Argentine et le Chili, qui fait la part belle aux bénéfices à court terme au détriment de la santé des populations et des impératifs écologiques.

C'est un sujet assez semblable à celui rencontré par le détective bergenois dans Fleurs amères en 1991 et un thème que l'on doit retrouver désormais chez bon nombre d'auteurs. Díaz Eterovic fait le pénible constat d'une (nouvelle) corruption au cœur de l'État, où la vie humaine n'a que peu d'importance face aux profits rapidement engrangés et où les tueurs, anciens nervis de la dictature, ont encore de beaux jours devant eux. Comme souvent, les vrais ordonnateurs et bénéficiaires de ce système demeureront hors d'atteinte.

Díaz-Eterovic Les Sept Fils de SimenonReste donc la manière et c'est là que Ramón Díaz Eterovic possède une musique particulière. Elle commence par la prosopopée qui fait du chat Simenon (nommé ainsi car, dans le premier roman, il avait élu domicile sur des livres du père de Maigret) la conscience assez terre-à-terre d'Heredia. Les échanges entre les deux sont tout à fait savoureux.

Elle se prolonge par le goût prononcé d'Heredia pour la poésie et les citations qui rythment son existence et sont parfois des façons d'esquiver les difficultés. D'ailleurs, dans un Santiago en pleine et orgueilleuse mutation urbaine, les quelques ilots anciens que fréquente encore le détective sont tous liés aux poètes qui – insensibles à la frénésie individualiste du dehors – y inventeraient inlassablement le monde à venir. Ajoutons, ce sentiment d'appartenir à une génération gâchée, perdue, à qui l'on a confisqué l'espoir [1].

Les sept fils de Simenon nous renvoient enfin une certaine vision de la vie quotidienne santiaguina. Derrière les luttes de clans et de pouvoir, il y a l'argent-roi, la prégnance d'une société mentalement militarisée et décrite souvent comme absente d'elle-même. Comme si elle n'était pas concernée par le mépris des politiques et trouvait normales l'accélération des solitudes et l'exclusion des marginaux, des déchus, des inutiles, des anciens.

C'est pour ces derniers, pour rappeler qu'ils sont toujours là, qu'existe Heredia.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/09/2009



Notes :

[1] « On ne nous a même pas donné l'occasion de nous tromper. On a survécu avec nos idées et nos douleurs, et beaucoup ne savent même plus où ils en sont. Mais malgré tout, je ne renonce à rien. Il faut lutter pour retrouver la révolte, la capacité d'enthousiasme et regarder plus loin que son propre nombril. » (page 168)

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