Mör

M
Johana Gustawsson

Mör

France (2017) – Bragelonne (2017)


Un cadavre de femme dont on a levé les meilleurs morceaux est retrouvé en Suède, dans une position similaire à celle d'autres victimes, douze années plus tôt en Angleterre. Or, l'homme convaincu de ces crimes est enfermé à double tour dans un hôpital psychiatrique de Sa Gracieuse Majesté.

Pour le chroniqueur que je suis, il y a forcément une part de masochisme à lire, surtout jusqu'au bout, ce genre de roman. Mais l'œuvre naissante de Johana Gustawsson a bénéficié de tellement de relais sur le web et les réseaux sociaux – il n'y a qu'à voir la longue liste de blogueurs ravis qu'elle remercie à la fin de Mör – que l'on a envie de comprendre un tel engouement, les coups de cœur distribués, les dithyrambes adressés.

Peut-être aurais-je dû lire Block 46, le livre précédent, plus personnel puisque comme le précisait l'auteure, elle avait ressenti :

...le besoin d’exhumer les années de déportation de mon grand-père au camp de concentration de Buchenwald. Peut-être un besoin de réparation, ou celui de tisser un lien que je n’avais pas pu tisser de son vivant…

Ici, on se demande ce qui la guide. Mör est un thriller que rien ne distingue de ces autres récits-horrifiques-à-fin-heureuse qui ont gâté les papilles de toute une génération à la recherche frissonnante du Mal qu'il y a dans l'Homme. Un roman composé de situations toujours plus macabres, que contemplent des personnages stéréotypés [1], qu'animent des monstres interchangeables, tout ceci nappé d'un vague sirop psychologisant pour dire une énième fois au lecteur que les chiens ne font pas des chats, que la pomme ne tombe jamais loin de l'arbre et donc que l'éducation des zenfants, c'est très important pour qu'ils ne deviennent pas un jour serial killers.

Aveuglés par l'avalanche de twists finaux, les zélotes hurleront au génie, alors que le récit est tout bonnement inconséquent [2] et écrit à la truelle, sans aucun style ni finesse. Un peu de pédophilie, de sexe, de blagues de salle de garde dispensées par un enquêteur qui ne semble là que pour ça, un pont jeté vers l'histoire de Jack l'Éventreur qui n'offre aucun intérêt, sauf à induire dans l'esprit du lecteur une fausse relation entre monstres du passé et du présent et peut-être donner le sentiment que l'on est en présence de quelque chose de choral. Et la torture exhibée avec complaisance, dans toute son obscénité.

Mör se lit rapidement, essentiellement parce que rien d'intéressant ne s'y trouve. Il faudra chercher autre part que dans des qualités littéraires absentes les raisons de l'engouement d'un certain public.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/03/2017



Illustration : Une scène de Cannibal Holocaust qui derrière la violence épouvantable de ses images, posait la question même de notre voyeurisme à l'égard de cette violence.

Notes :

[1] La géniale profileuse formée à Quantico que le monde entier s'arrache (et qui cache en elle une profonde blessure). Elle n'y serait évidemment pas arrivée sans l'écrivaine française hypersensible, dont le grand amour a été tué par un monstre (qui cache donc...) et qui est son indispensable complément. Le roman introduit aussi une étudiante atteinte d'Asperger (qui cache...) , dont les propos en décalage sont censés fait rire ou sourire, mais qui se révèle bien moins drôle que Sheldon Cooper (protagoniste de la série The Big Bang Theory diffusée sur CBS depuis 2007) et une enquêtrice à gros seins, longues jambes et intelligence supérieure qui complètent ce quatuor (elle cache elle aussi quelque chose). Les hommes – en dehors des monstres qui sont ce qu'ils sont – jouent les utilités.

[2] Attention, cette note dévoile l'intrigue.

Spoiler: Highlight to view

Depuis la petite enfance, la "fratrie" a assassiné et dévoré bon nombre de personnes. Elle a curieusement réussi à ne jamais se faire repérer entre 1988 et 2004, mais également à cesser toute activité criminelle depuis cette date et durant une douzaine d'années. Le temps nécessaire pour mettre en œuvre le plan plutôt aléatoire pour disculper Richard Hemfield, en commettant alors un meurtre en Suède possédant sa signature. Karla devenue enquêtrice dans un commissariat de demeurés (forcément) obtiendrait la direction de l'enquête et pourrait ainsi l'orienter dans le bon sens.

Ce contrôle de leurs pulsions est évidemment remarquable, surtout pour le couple Karla-Dan qui a fondé une famille. Il va à l'encontre de tout ce qui est dit et répété dans Mör ; si le tueur s'arrête, c'est soit qu'« il était alité et immobilisé, et donc hors d’état de nuire, soit il était en prison pour d’autres crimes, soit il a quitté la ville et tue ailleurs ». Raymond Bell choisit en plus mal son moment pour rechuter puisqu'il enlève sa demi-sœur pour la dévorer, parce qu'elle est devenue lesbienne !, au moment même où la partie suédoise de la fratrie passe à l'action. Pas futé le Raymond, à l'origine pourtant du plan machiavélique.