Pente douce

P
Joseph Hansen

Pente douce

États-Unis (1985) – Rivages (1989)

Titre original : Steps going down
Traduction de Richard Matas

Darryl Cutler est l'homme à tout faire de Stewart Moody, vieillard riche et mourant dont il sera l'héritier. Il tombe fou amoureux de Chick Pelletier, un apprenti comédien dont il est prêt à satisfaire tous les caprices.

Le personnage central de Pente douce, Darryl Cutler, ne possède pour lui que cette beauté sidérante qui envoûte autant les deux sexes. Paresseux et sans talent, hypocrite, cynique et jouisseur, il s'est jusqu'alors fait entretenir par des hommes plus vieux qu'il dépouillait et qu'il quittait.

Ayant causé un accident mortel qui le hantera toute sa vie, il avait fui Portland à bord de la voiture que sa mère venait de lui payer pour le récompenser d'études qu'il n'avait pas achevées. Darryl reste dominé par la haine qu'il porte à sa génitrice. Il tentera bien de l'exorciser en rédigeant l'histoire de sa vie, mais :

Affronter sa mère, même avec des mots sur le papier, jour après jour, à revivre ses corrections, ses ricanements, petit garçon, puis adolescent grand et maigre, toujours coupable, mais ne sachant jamais de quoi. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter.

En fait de romans, Cutler publia chez Brackett, l'un de ses amants, des récits pornographiques que ce dernier imaginait et qu'il se contentait de mettre en forme. Il prétendra sans cesse être un écrivain en devenir et c'est comme cela qu'il séduisit, autant le vieux Moody – qui avait fait fortune dans la dactylographie de romans et scénarii – que le jeune Pelletier – acteur de pacotille qui se rêve en star.

Pente douce montre plusieurs fois Darryl mis au pied du mur de l'écriture, cherchant désespérément une façon de surmonter sa stérilité créative, sans succès apparent. Mais il sait depuis toujours truquer le réel et mentir, le plus souvent de cette façon têtue qu'ont les enfants de dire « non, ce n'est pas vrai », même devant l'évidence.

Avec Stewart Moody, Cutler a décroché le gros lot, mettant cependant sa propre existence entre parenthèses durant de longues années pour le soigner et administrer de loin son affaire. Ayant réussi à échapper quelques instants à la tutelle jalouse et pesante du malade, il drague un blondinet à qui il sert son baratin d'un soir. L'éphèbe est son double parfait, quinze à vingt ans plus jeune, beau comme un Dieu, feignant comme une couleuvre, estimant comme le fit Darryl autrefois pouvoir monter sur le toit du monde à l'aide de son seul physique.

Follement amoureux, Cutler ne peut conserver l'attention de Chick qu'en transformant tous ses mensonges en autant de signes de réussite sociale, à défaut de vérité. Il n'a besoin pour cela que d'argent et celui de Stewart lui tend les bras. Pelletier ne devra pas beaucoup le pousser pour qu'il mette rapidement la main sur l'héritage.

Pour maintenir ensuite l'illusion et toujours plus de promesses faites au jeune homme, Cutler – nourri par sa faiblesse, son impéritie et aiguillonné par sa jalousie – va se laisser glisser dans d'autres combines, d'autres excès qu'il faudra bien payer un jour. Pente douce, c'est la transformation d'un être immature en un criminel monstrueux et ordinaire, solitaire et calculateur. Mais cela se fait au fil de l'eau, sans plan préconçu, car même de cela il n'est pas capable. Juste assurer la présence de Pelletier dans son lit le lendemain, juste sauver l'image de lui-même à laquelle il a fini par croire.

Le lecteur est plutôt partagé devant ce héros assez peu sympathique. Les analepses utilisées par Hansen pour restituer la relation mortifère entre Lorraine et Darryl tendent à excuser en partie l'attitude adulte de ce dernier. D'autant que le romancier sait parfaitement faire de Chick Pelletier un être encore plus abject d'insouciance et d'exigence dans son rôle de femme fatale, dont les caprices permanents émaillent cette lente descente aux enfers. À l'exception d'Eduardo, le jeune Mexicain dont Cutler va tomber amoureux alors que Pelletier l'a quitté pour l'épouse délaissée d'un scénariste en vue, tous les personnages de Pente douce sont faux, déprimants, antipathiques, intéressés.

Joseph Hansen fut parmi les premiers publié par Rivages et, en relisant Pente douce, on comprend bien pour quelles raisons. Au-delà sa représentation d'une homosexualité totalement ordinaire (que l'on retrouve dans la série mettant en scène le détective Dave Brandstetter), le romancier propose une écriture classique, dense et intelligente pour rendre compte de la psychologie des êtres qui m'a beaucoup fait penser à l'un des maîtres du genre, à savoir James M. Cain. Superbement construit et dialogué sur les thèmes assez fascinants de la passion et du double, Pente douce a le mérite d'être dérangeant jusqu'à la dernière ligne. Un chef-d'œuvre du roman noir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/01/2017



Musique écoutée pendant l'écriture de cette chronique : Requiem fur einen jungen Dichter de Bernd Alois Zimmermann (Wergo - 1996)

Illustrations : Surfer – Escaliers sur une plage de Santa Monica