Brasier noir

B
Greg Iles

Brasier noir

États-Unis (2014) – Actes Sud (2018)

Titre original : Natchez burning
Traduit par Aurélie Tronchet

Le décès d'une ancienne infirmière noire revenue mourir à Natchez fait remonter à la surface les crimes commis durant la lutte pour les droits civiques dans les années 60.

Brasier noir est le premier volume d'une trilogie s'inspirant de la célèbre phrase de William Faulkner, que cite d'ailleurs Greg Iles : « The past is never dead. It's not even past. » [1].

Le passé qui remonte ici est le meurtre initial particulièrement épouvantable d'Albert Norris, un Noir apprécié de tous, propriétaire d'une boutique d'instruments de musique qui tâtait un peu de la contrebande d'alcool, mais qui, surtout, aidait au rapprochement entre races en facilitant leurs relations amoureuses.

Parce qu'il a protégé Pooky Wilson, un de ses jeunes employés qui s'était frotté d'un peu trop près à la fille adolescente de Brody Royal, parrain local associé de Carlos Marcello [2], Norris va être assassiné lors d'une première scène très réussie. Le meurtre de Pooky qui suivra marquera la naissance des Aigles bicéphales, une organisation dissidente du Ku Klux Klan composée d'anciens militaires de la Seconde Guerre mondiale et de Corée. Violents, sadiques, implacables, ils sont prêts à tout pour défendre un Sud blanc raciste et inégalitaire.

De nos jours, le groupe existe encore et reste lié à Royal, devenu homme d'affaires riche et influent. Les membres fondateurs survivants, bien que septuagénaires, cardiaques et arthritiques sont toujours actifs et enthousiastes pour tuer, mais ce sont les fils qui sont désormais aux commandes. Billy Knox est à la tête d'entreprises légales qui dissimulent un vaste trafic de méthamphétamine. Son cousin Forrest Knox [3], qui a lentement investi les rouages de la police d'État de Louisiane jusqu'à devenir le patron des enquêtes criminelles, est cependant l'homme qui décide et que tous redoutent.

C'est ce petit empire qui est désormais menacé par la mort d'une vieille infirmière et les révélations qu'elle a pu faire au journaliste local Henry Sexton. Celui-ci, ancien élève de Norris, n'a eu de cesse durant quarante ans d'accumuler les preuves contre le groupe de tueurs et leur commanditaire et il espère bientôt atteindre son Graal en interviewant un Aigle mourant qui s'est tourné vers la religion et est prêt à se confesser.

À partir de ces meurtres qui sonnent juste, et pour cause [4], Iles va construire un thriller long et pas très subtil [5], manichéen, redondant (ah ! le questionnement permanent du narrateur sur les actes de son père), qui fait la part belle à un petit groupe de happy few blancs en plus d'Henry Sexton.

On trouve là le bon docteur Tom Cage – saint laïc local qui a cependant de lourds secrets –, son fils Penn – ancien procureur au Texas, ancien romancier, actuel maire de Natchez et narrateur qui trépigne intérieurement et toutes les dix pages parce que son pôpa n'est pas le héros attendu –, sa fiancée Caitlin – fille d'un patron de presse et directrice du Natchez Examiner, qui voit dans l'affaire l'occasion de décrocher un second Pulitzer et est prête à n'importe quoi pour avoir le scoop (elle fera amende honorable, mais je ne serais pas étonné qu'elle soit sacrifiée dans la suite de la trilogie). Ajoutons le flic du FBI, le forcément non corrompu et volontaire John Kaiser et son épouse Jordan, reporter-photographe mondialement connue, qui est l'idole depuis l'enfance de Caitlin. Tous sont admirables d'engagement, d'abnégation [6] et peuvent tirer d'innombrables ficelles pour faire avancer leur cause. Certains – le père et le fils Cage – sont à la limite du surhumain, mais ils sont quand même aidés par quelques anciens amis militaires pour faire bonne mesure avec la menace présentée par les Aigles bicéphales.

Ce qui est très gênant dans Brasier noir, outre une écriture plutôt plate, des stéréotypes en veux-tu en voilà, des coïncidences stupéfiantes, des redites permanentes et des scènes invraisemblables, est que Iles semble penser que l'égalité, la lutte contre le suprémacisme blanc ou la manifestation de la vérité ne peuvent être qu'une affaire de Blancs [7].

Une fois planté le décor de la ségrégation en 1960 et du racisme persistant de nos jours, les Noirs passent à la trappe. Ils sont soit morts (Norris, Spooky, Jimmy Revels dont l'action pour les droits civiques est évoquée de façon anecdotique, car il est surtout utile comme chair à torturer puis cadavre, etc.) [8], soit en passe de le devenir (Sleepy Johnston) pour sauver le gentil couple qui se dresse devant la corruption et le chaos. Et, quand ils sont vivants, ils sont vraiment méchants et fourbes, comme l'arriviste procureur Shadrach Johnson ou Lincoln Turner, prêt à faire souffrir celui qu'il prétend être son père, le bon Dr Page. Bien sûr, Iles rappelle certains traits de la ségrégation passée pour les dénoncer, mais cet escamotage au profit de héros blancs improbables m'a semblé être une autre forme de... ségrégation. Rappelons que le but de cette dernière n'était pas en premier lieu de maltraiter les Noirs, mais bien de les rendre invisibles [9].

Le plus surprenant reste donc que la plupart des commentateurs, francophones comme anglophones, ont pu voir dans Brasier noir un texte essentiel pour expliquer la résurgence actuelle du suprémacisme blanc aux États-Unis ou pour enfin comprendre le racisme dans ce pays. Ce premier tome est juste une histoire violente de plus entre Blancs, avec les morceaux de grande Histoire que l'on s'attend à trouver dedans (les Kennedy, le révérend King, la situation à la Nouvelle-Orléans après Katrina) et une confrontation finale – sur plus de cent pages – ridicule d'outrance. Une perte de temps.

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/02/2019



Illustrations de la page : Carlos Marcello – Cyprès

Notes :

[1] Entretien avec Jean Stein in Paris Review - Les entretiens - volume 2, Christian Bourgois, 2011

[2] Carlos Marcello (1910-1993), parrain de la mafia de La Nouvelle-Orléans à partir de 1947. Son nom a été cité comme commanditaire de l'assassinat du président Kennedy par certains auteurs.

[3] De son vrai nom Nathan Bedford Forrest Knox. Nathan Bedford Forrest était un général de l'armée confédérée, qui organisa le Ku Klux Klan naissant et devint son premier Grand Wizard.

[4] Comme le rappelle Iles dans la postface de Brasier noir, il s'agit d'affaires réelles, travesties pour sa cause :

Bien que ce roman soit une pure fiction, nombre des affaires anciennes s’inspirent de meurtres raciaux qui ont eu lieu dans la paroisse de Concordia, Louisiane, et dans le sud-ouest de l’État du Mississippi dans les années 1960. À ce jour, il n’y a eu qu’une seule condamnation concernant ces crimes horribles. Stanley Nelson au Concordia Sentinel a travaillé pendant de nombreuses années pour résoudre ces affaires, et ses progrès sont remarquables.

[5] Brasier noir est tellement creux qu'il est possible de sauter des dizaines de pages sans perdre le fil du récit. Pour un livre qui en fait mille en version numérique, c'est plutôt appréciable.

[6] C'est évidemment sarcastique. Tous les personnages, blancs, sont motivés par un intérêt purement égoïste. Sexton cherche à venger Norris, Penn Cage à préserver la réputation de son père, ce dernier ne cherche qu'à protéger sa famille des retombées de son implication dans un ou des meurtres, Caitlin veut à tout prix un scoop pour s'affirmer professionnellement et Kaiser n'est impliqué que pour restaurer l'image de marque du FBI et de son mentor.

[7] Comme dans le cas de Pithy Nolan, vieille et aristocrate fortune de Natchez qui cloue le bec à son club de jardinage concernant l'accueil fait aux femmes noires. « Pithy Nolan en a fait davantage pour l’égalité raciale ce jour-là qu’une centaine d’ouvriers permanents défilant dans les rues de Natchez n’aurait pu accomplir en un mois. »

[8] Quant à la sœur de Revels, la compétente et dévouée infirmière Viola Turner qui chavira le cœur du bon docteur Tom Cage et est revenue mourir à Natchez, c'est certes un caractère admirable, mais elle est aussi présentée à travers le prisme de sa sexualité qui ne pouvait qu'être qu'animale et débridée (et il en est de même pour Swan Norris s'agissant de Sexton).

[9] Voir ma note 6 et les œuvres de James Baldwin ou Chester Himes, pour ne citer qu'eux. Il est par ailleurs très amusant d'observer l'obsession de Penn Cage à chercher et surtout ne pas trouver de ressemblance entre lui et le Noir Lincoln Turner, qui se prétend le fils de Tom.