Harjunpää et le fils du policier

H
Matti Yrjänä Joensuu

Harjunpää et le fils du policier

Finlande (1983) – Série Noire Gallimard (1997)

Titre original : Harjunpää ja poliisin poika
Traduction d'Anne Colin du Terrail

Un corps est retrouvé sur la grève, pieds attachés par ses lacets. L'homme, cruellement battu, est encore vivant. Mais si peu...

Ce qui fait la force, et sans doute la grandeur, des romans de Matti Yrjänä Joensuu, c'est l'intérêt qu'il porte aux coupables. Oh, tous ordinaires, dans des vies ordinaires... Ici nul psychopathe flamboyant ou sociopathe délirant dont vous pourriez suivre avec ravissement (et éventuellement une once de culpabilité, pour l'équilibre) l'hyperviolence sacralisée. Seulement des humains saisis dans leur passage entre normalité et état criminel et auxquels l'auteur consacre plus de la moitié de chacun de ses romans.

Car ce qui semble compter ici, c'est le devenir criminel, autant comme progression que comme fuite. L'homme sans nom et sans visage d'Harjunpää et les lois de l'amour n'est pas un enfant de chœur, c'est un escroc profitant de la faiblesse de femmes seules pour leur soutirer ses moyens d'existence. Seulement voilà, il goûte à la mort, accidentelle peut-être (Joensuu ne lève pas totalement le doute) et le dégoût de lui-même et de ses victimes semble le pousser, ou le faire hésiter - à reproduire son geste. On voit bien que c'est ceci qui passionne l'auteur, cette lutte morale intérieure qui compte bien plus que l'action dérisoire de la police pour l'arrêter.

Cette lutte morale intérieure, nous la retrouvons encore plus exigeante chez l'un des protagonistes d'Harjunpää et le fils du policier. Deux jeunes à la dérive tentent de hurler au monde qu'ils existent. Comme leur vie n'a ni sens ni valeur, pourquoi celle des autres en aurait-elle ? Dans la bêtise et dans l'ivresse, ils tabassent un homme qui, malgré la souffrance endurée, leur crache au visage cette vérité, comme une malédiction, qu'ils ne sont pas humains.

Joensuu Harjunpää et le fils du policierAdolescents exclus, Mikael et Leo le sont, mais pas de la même façon. C'est ce que s'attache à montrer Matti Yrjänä Joensuu en nous livrant leurs contextes familiaux, le laisser-faire adulte pour Leo, la présence étouffante et violente du père – tyran domestique et flic – pour Mikael. De ces abandons est né un lien entre les deux garçons - tiraillé entre le no-future solitaire de Leo et l'amour-illusion de Mikael pour Ulla - qui insensiblement glissent vers la reproduction d'une violence, semble-t-il seule capable d'apaiser leur faim d'exister. Cette lente dérive, la douleur qui l'accompagne et les fins différentes que les deux adolescents donneront à cette banale et meurtrière aventure sont, dans un dépouillement voulu du langage, magistralement rendues par l'auteur.

A aucun moment, Joensuu ne juge ni innocente les adolescents ou leurs parents. Dans la conscience qu'il a du problème, (surtout après sa confrontation solitaire avec la bande menaçante de jeunes) son double - l'inspecteur Timo Harjunpää - n'a pas de solution, comme flic ou comme être humain... Uniquement des craintes pour l'avenir, le sien ou celui de ses filles.

L'auteur ne prétend pas plus à une réponse pour ce qu'il décrit, sans aucune fioriture et presque sociologiquement, comme une incapacité de la société finnoise à produire du bonheur. Cela sonne également diablement français, non ?

Chroniqué par Philippe Cottet le 31/01/2009



Illustrations de cette page : Les géants porte-lumières de la Gare centrale d'Helsinki • Sid Vicious

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Music with changing parts de Philip Glass (1971)