Harjunpää et le prêtre du mal

H
Matti Yrjänä Joensuu

Harjunpää et le prêtre du mal

Finlande (2003) – Série Noire Gallimard (2006)

Titre original : Harjunpää ja pahan pappi
Traduction de Paula et Christian Nabais

Le servant d'un étrange culte tellurique se cache dans les entrailles d'Helsinki.

Le thème du tueur en série a été tellement galvaudé qu'il y a toujours une crainte à voir un auteur que l'on apprécie s'en emparer.

Joensuu Harjunpää et le prêtre du mal Pour ce quatrième et dernier livre traduit à la Série Noire et qui marque vingt années d'écriture [1], Joensuu ne change à aucun moment sa façon de raconter une histoire. Comme s'il partageait ensuite l'étonnement de son héros, l'inspecteur principal Timo Harjunpää, quand celui-ci se rend compte vers la fin du roman que la capitale finlandaise accueille peut-être sans le savoir un tel assassin... A aucun moment donc, on peut lui savoir gré de cela, notre auteur ne sombre dans l'exhibition continue de meurtres spectaculaires qui accompagne bien souvent l'exercice.

Ce que traquent les romans de Matti Yrjänä Joensuu, ce sont les moments précédents le basculement d'une vie ordinaire (pas forcément normale) vers une vie criminelle. Avec le temps, l'écriture de Joensuu est devenu plus dense, plus imagée aussi, et Harjunpää et le prêtre du mal pourrait se présenter comme un accomplissement de ce patient travail romanesque. A l'instar de Titi, le "héros" de Harjunpää et l'homme-oiseau, l'homme que nous suivons dans les entrailles de la ville s'est inventé un monde complexe et magique mais il a déjà depuis longtemps et définitivement rompu avec l'extérieur et la réalité. Alors que Titi se réfugiait dans cet imaginaire, l'homme que nous suivons ici habite cet imaginaire. Il y vit et lui donne vie...

Pour cette plongée dans la paranoïa de celui qui se revendique comme le gnome servant de la divinité unique, Joensuu joue la carte du fantastique urbain. Comme dans l'histoire d'Asko, le premier chapitre précipite habilement le lecteur dans la confusion, entre cauchemar et réalité, sans que l'on puisse immédiatement rattacher ce que nous venons de lire à ce qui va suivre. Ensuite, comme à son habitude, Joensuu va alterner les fils de ses histoires, les faisant progresser lentement vers leur confluence, permettant de mettre à nu des quotidiens sombres et douloureux, des violences tues, des mondes brisés.

Mikko Mattias Moisio, son fils Matti et l'homme des souterrains partagent cette capacité à s'extraire de la souffrance du réel : par l'imagination avec laquelle il écrit ses livres pour le premier, par les symphonies qu'il fait éclater dans sa tête pour le second, par le délire rituelique pour le dernier - car personne ne peut douter des souffrances de cet homme. Or tous les trois vont être affectés dans cette capacité, rattrapés par le réel - comme le fut avant eux Asko avant de pouvoir réussir sa dernière métamorphose - et c'est cela que met merveilleusement en mots Matti Yrjänä Joensuu. Sauf que Mikko et Matti, grâce à l'amour, pourront s'ancrer dans ce réel alors que le petit homme grisâtre - marqué à la naissance [2] - ne possède que la mort pour faire vivre son délire.

Le final de Harjunpää et le prêtre du mal prend le lecteur totalement au dépourvu et laisse un goût bien amer. Un grand livre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/03/2009



Illustration de cette page : Un apôtre orange

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Concert du 50ème anniversaire de Terry Riley concert public donné par le Kronos Quartet (David Harrington et John Sherba (violon), Hank Dutt (alto) et Jaon Jeanrenaud (violoncelle), à San Francisco en 1985.