Sur la ligne noire

S
Joe R. Lansdale

Sur la ligne noire

États-Unis (2002) – Folio (2008)

Titre original : A Fine Dark Line
Traduit par Bernard Blanc

East Texas, été 1958. Un jeune garçon trouve, dans les restes dévorés par la végétation d'une demeure ayant brulé 20 ans plus tôt, une boite en métal contenant des lettres étranges. Intrigué, il se lance dans une enquête qui va rapidement bousculer sa vision du monde et faire de cet été une cérémonie de passage à l'état adulte.

Sur la ligne noire risque de souffrir de la comparaison avec Les marécages, excellent thriller de Joe R. Lansdale, écrivain prolifique et protéiforme. Il en reprend en effet la perspective – celle d'un enfant découvrant le monde qui l'entoure dans un état raciste du Sud – et parfois certaines scènes (par exemple, la poursuite nocturne par une présence non identifiée et terrifiante), mais près de trente années séparent les deux histoires.

Même dans un East Texas qui n'évolue pas, cela compte et le roman est animé d'une force propre, celle annonciatrice des changements. Car si cet été 1958 possède tous les attributs d'une cérémonie de passage pour le jeune Stanley Mitchel Jr, il recèle aussi ceux du bouleversement de l'ordre des choses [1]. Les marécages traçaient le portrait impitoyable d'un racisme ordinaire, dans toute sa bêtise et son abjection. Sur la ligne noire en marque le début de la fin, comme le symbolise peut-être le nom du drive-in que le père du narrateur vient d'acquérir : Dew drop, la perle de rosée, celle de l'aube, celle d'un nouveau jour.

Tout le talent de Lansdale consiste à insérer une réflexion profonde et scrupuleuse sur le système de domination du Vieux Sud dans les aventures estivales d'un gamin dont l'innocence sert en partie, comme chez Mark Twain, de révélateur. Le racisme n'est pas la seule chose dont le jeune héros prend conscience. Avec l'histoire de Rosy Mae, c'est la violence faite aux femmes, par les coups donnés jour après jour ou la simple négation de leur existence, qui est dénoncée comme participant à cette sournoise organisation du monde (sudiste ?). À travers la misérable vie de Richard, ou le destin des adolescentes assassinées vingt ans plus tôt, c'est la maltraitance des enfants, leur pitoyable asservissement à la folie de pères terribles qui sont mis en lumière. Avec, pour quelques-uns, le poids de la religion et de ses principes, souvent accommodés à leur sauce. Et sans oublier la sexualité, vecteur d'émancipation ou de soumission, omniprésente dans tout le roman.

Lansdale leur donne ici toute la place qu'il retire au suspense criminel, plutôt marginal et dont la résolution est reléguée en fin de récit. Sur la ligne noire n'en demeure pas moins passionnant. À travers cette découverte librement consentie du monde par Stanley Jr – via le jeu, les amitiés qu'il noue (notamment avec Rosy Mae et Buster dont le romancier trace de subtils portraits) ou les expériences amoureuses de sa sœur aînée –, le gamin plutôt niais en apprend les injustices, mais sans jamais croire en leur inéluctabilité et donc s'y résigner.

La famille Mitchel est clairement l'héritière des Crane [2], autant pour son côté antiraciste que pour son ouverture à l'altérité : un père bagarreur (pour sa survie ou pour ses idées), sévère mais juste, soucieux que ses enfants aient une éducation leur permettant d'épouser l'avenir, et une mère pacifique, aimante, solidaire de toutes les autres femmes. Parce que le Vieux Sud a quand même changé, parce qu'il devient possible d'y agir, ils symbolisent cette Amérique de la modernité, travailleuse et lucide, dont vont accoucher les années 60. Pour le meilleur comme pour le pire...

Si ce n'est fait, la lecture préalable des Marécages chez le même éditeur est tout à fait conseillée. Sur la ligne noire, plus sociologique et cérébral, en est le prolongement naturel.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/04/2012



Notes :

[1] Celui d'un monde où « Les Noirs savaient rester à leur place. Les femmes aussi. “ Gay ” était encore un synonyme de “ joyeux ”. Les enfant devaient se tenir correctement et se taire. » in Sur la ligne noire page 24.

[2] Famille du jeune Harry, le héros du roman Les Marécages

Illustration de cette page : Un drive-in

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Highway 61 revisited de Bob Dylan (Columbia - 1965) – Sold American de Kinky Friedman (Vanguard - 1973)