Au nom du père

A
Éric Maravélias

Au nom du père

France (2019) – Gallimard (2019)


Sentant venir de profonds bouleversements, Dante Duzha, malfrat macédonien, quitte son pays pour Paris. Il confie à l'Albanais Falcone, son ami d'enfance et homme de main, la liquidation de ses biens et l'éducation d'Alkan, le fils qu'il a eu avec une femme épousée par son frère et qui ignore la vérité sur sa naissance.

Situé dans un Paris dystopique, Au nom du père concentre tous les éléments d'une tragédie grecque – envie, jalousie, trahison, vengeance, oracle sibyllin et conflit quasi œdipien... deux fois [1] – comme un curieux mélange des Atrides et d'Œdipe roi.

Je suis resté perplexe durant toute ma lecture. Le conflit fraternel entre Dante et Falcone est présent dans le premier chapitre : le Macédonien est dominateur, manipulateur, égoïste, condescendant et l'Albanais est dominé, mais teigneux, mesquin, violent et pas forcément prêt à accepter cet abandon dont il est victime. Tout ce qui va constituer le final sanglant est donc déjà exposé lors du départ d'Oridh, il suffira d'un peu de temps et surtout d'un médiateur – pour le coup, l'idée pourrait être excellente – pour apurer leur différend, chacun d'eux se refusant à s'en prendre directement à l'autre.

On espère alors que le roman va nous montrer la progression vers cet acmé, mais le chemin emprunté par Eric Maravélias est à la fois tordu et convenu. Tordu parce que, ne disposant d'aucun dieu capable d'influer sur le cours des événements, il va accumuler les coïncidences et les facilités en guise de fatum : tout se met trop aisément en place dans ce roman, tout est cousu de fil blanc, la plupart du temps au détriment de la crédibilité des personnages et des situations [2].

Convenu parce qu'un grand nombre de scènes, dont on voit bien qu'elles relèvent de la zone de confort de l'auteur, sentent le déjà trop lu, mal dissimulées derrière une dystopie plutôt indigente [3] et font office de remplissage. On suit pendant des pages Tony et Karsher dont l'importance n'est qu'incidente, on a le droit à un long – assez réussi – développement sur Lili et sa toxicomanie, mais le personnage est insignifiant au regard de l'intrigue. La petite vie à deux de Moustique et Boris doit être mise en regard du rôle qu'Éric Maravélias leur réserve dans son grand final qui, à mon sens, est affligeant. Tout semble fait pour éviter de développer les trois personnages principaux – les deux pères et le fils –, le dilemme qui pourrait se poser à Arkan s'il devait choisir entre un homme qui l'a refusé/nié durant près de quarante ans et l'autre qui l'a éduqué... et qui justifierait le titre du roman.

En fait de tragédie, Au nom du père m'est apparu comme un mélo parfois ridicule. Dès lors qu'il tente d'élever son écriture, le style de l'auteur devient rapidement pompeux, rendant cette sensation d'autant plus pesante et palpable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/02/2019



Notes :

[1] Le fils qui tue l'homme qui l'a élevé. Le même qui couche avec la compagne de celui dont il ne sait pas qu'il est son père et qui l'apprend juste avant de s'apprêter à le tuer (Jocaste avant Laïos).

Pour le double oracle, la prémonition de la mort de Falcone qui lui a été faite il y a longtemps au pays, et la vision de la scène de la gare par la diseuse de bonne aventure. Contrairement à la Sibylle dont il fallait interpréter les propos, les deux prévisions sont d'une précision diabolique.

[2] Cette note dévoile des éléments de l'intrigue :

Spoiler: Highlight to view

Quelques exemples, car ils sont très nombreux :
• Pour une raison totalement inconnue, Dante attend ce moment précis (avant de se faire tuer), soit plusieurs années après l'arrivée en France d'Arkan, pour lui apprendre qu'il est son fils, alors que rien ne s'opposait à cette révélation.
• Falcone utilise une multitude de moyens assez inégaux – prise de contrôle des secteurs, addiction d'Arkan à sa drogue coupée, chantage – pour nuire au fils (et à travers lui au père) alors que le seul chantage suffirait sans doute à obtenir sa vengeance par ricochet (Dante ne pardonnant pas à Arkan et Ange Piétri ne pardonnant pas à Dante cet adultère) :

On a les preuves que c’est un enculé, et ça plairait quand même pas à sa femme, son oncle ou son beau-père de le savoir.

• Alors que le rendez-vous durant lequel l'argent va changer de main a lieu à l'appartement de Dante le lendemain, les deux tueurs l'emportent de nuit à la villa où les attend Cristale (pour le voler... c'est cool, mais totalement illogique). En se tirant fortement les cheveux, on pourrait éventuellement penser qu'ils ne viennent que pour voir le match de boxe et qu'ils vont repartir après, mais alors pourquoi ne pas laisser l'argent dans le coffre inviolable de la voiture, comme ils l'ont fait durant leur tournée dans les pires endroits de Paris ? Parce que Cristale n'en a pas la clé ?
• Cristale n'attend pas que le somnifère mis dans la bouteille fasse son effet, elle vole l'argent alors que les deux tueurs sont encore bien réveillés, engageant ainsi la funeste poursuite.
• Boris, ce benêt, perd son portefeuille pile-poil là où les méchants vont pouvoir le trouver. Compte tenu de ce que les deux jeunes gens font sur place (soit rien que ramasser le sac de fric), le portefeuille n'a pu que sauter exprès hors de la poche.
• Une heure et demie après l'accident et malgré sa violence, l'absence de port de ceinture de sécurité et le non-fonctionnement des airbags, Karsher est toujours vivant. Il a le nez aplati et une grosse bosse au front (alors qu'il y a de grandes chances qu'il soit passé à travers le parebrise qui est fracassé...), mais il ne va pas tarder à mourir quand même. Juste le temps d'énerver Arkan et de lui révéler ce qui est le plus urgent pour un mourant et est apparemment un secret de polichinelle : « Dante est ton père... bâtard ». Notons que Falcone, qui connait la vérité, parle toujours de Dante comme de l'oncle d'Arkan.
• La valise baladeuse...
• Les retrouvailles des albinos père et fils...

[3] Quand on fait le compte de ce que l'on sait de ce Paris dystopique, il n'y a effectivement pas grand-chose, mais peut-être cela est-il suffisant aux personnes ne lisant que du polar ? De plus, cela n'apporte rien à l'histoire, à part une ambiance là encore convenue qui ne sauve pas le reste.

Illustration de cette page : Le meurtre de Laïos