La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait

L
Margot D. Marguerite

La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait

France (2009) – La manufacture de livres (2009)


Princesse, prostituée et toxicomane, fuit ses souteneurs après avoir assisté à la torture de l'une de ses compagnes qui avait tenté de se faire la belle. Elle se réfugie chez son frère, Paul, un grossiste en fruits et légumes et y retrouve Pauline, sa grand-mère, antillaise et ancienne combattante anti-fasciste et anti-impérialiste. Paul et Pauline décident d'emmener Princesse en province pour l'aider à se désintoxiquer. Mais le Mitan ne laisse pas partir comme ça ses travailleuses.

La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait illustre parfaitement ce qu'on appelle faussement l'effet papillon, qui est plutôt comment une cause infime peut avoir de grands effets. Il suffit ici qu'une malheureuse prostituée échappe à ses souteneurs pour que la France politique et policière s'affole et menace de s'effondrer.

Che Guevara au Congo Tout le livre repose sur une propagation exponentielle de la violence, parce que tout se tient et tous se tiennent. Les politiques nomment les flics, qui protègent les grands malfrats, qui commandent aux petits, qui en retour payent leurs chefs, qui arrosent les flics et les politiques et leur fournissent de quoi alimenter leurs vices.

La chaine alimentaire décrite ici est viciée et corrompue jusqu'à la moelle, y compris ceux qui se situent à sa périphérie, religieux (calottes ou barbus), industriels ou simple petite chanteuse défoncée. Le "feu" violent n'a aucune peine à embraser tout ceci dès que le sauve qui peut général pointe son nez. Comme les intérêts se défont bien plus vite que les amitiés sincères, le chacun pour soi affaiblit d'un coup chaque maillon de la chaine. Il devient alors préférable d'en reconstituer une autre un peu plus loin, même fonctionnement et gens différents, ce qui fait que l'on meurt énormément – et pour rien – dans cette Vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait.

En face justement, dans le camp de Pauline et de la vengeance, il n'y a que l'amitié et les amours anciennes qui comptent. Trente ans plus tard, cette vieille antillaise qui fut de tous les combats anti-fascistes et anti-impérialistes peut ranimer comme elle l'entend ses réseaux d'ancienne complicité, ils répondent présents, ils ne discutent pas. Leur solidarité à la cause, quelle que soit celle-ci, est acquise et inaltérable. « Des salopards de tueurs rouges...» pourrait dire d'eux Ethel, la femme d'Aga, alors que celui-ci – rejeté par Paul – part quand même aider à la détox de Princesse. Parce que Pauline sauva son juif de père pendant l'Occupation et qu'il lui sera toujours redevable de ce geste. Un monde de valeurs que celui de Pauline et des siens... Qui vont mourir et pour quoi ?

La vieille dame qui ne voulait par mourirLe livre est avant tout construit dans l'excès des personnages qui se partagent cet espace très manichéen : Stan-le-slave, Charles Zampierri et Paradisio sont des méchants très réussis, même et surtout dans l'outrance de leurs attitudes. L'idée de mêler un super-prédateur (Paradisio) au conflit ancien-moderne opposant Stan et Charles est excellente, instillant un peu plus de paranoïa dans un monde qui n'en manque pourtant pas. Pauline est aussi excessive et encore plus monolithique que les adversaires qu'elle a décidé d'affronter pour son ultime combat. Le personnage de Paul est assez étouffé par ces proximités alors qu'il est le plus intéressant et, psychologiquement, le plus complexe : lui doit faire des choix qui ne sont pas dans sa nature, tandis que les faits l'obligent à quitter la vie pour la survie.

La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait est un premier roman intéressant bien que traitant finalement de situations très classiques (le jeune malfrat voulant prendre la place du vieux truand, la vengeance, l'environnement politique corrompu). L'écriture de Margot D. Marguerite, en de courts chapitres bien enlevés et avec quelques jolis personnages secondaires, a de la force et du caractère mais peut-être, aussi, parce qu'elle se situe dans le registre de l'excessif. On ne s'ennuie pas à sa lecture (attention des scènes très violentes et assez dispensables rendent pénibles certains passages) mais je n'ai pas trouvé là le questionnement politique et moral que d'aucun me promettait.

Post scriptum :
Depuis les invraisemblances des deux bouquins de Tana French chroniqués la semaine dernière, je suis très sensible aux incohérences. J'ai été contrarié durant toute ma lecture par un problème de chronologie et de gestion des âges par l'auteur. Il nous dit que les parents de Paul et Princesse sont morts après avoir rejoint Guevara au Congo. Or cet épisode date de 1965-66. Comme Princesse a 23 ans, l'action de La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait se situerait alors au plus tard en 1988. Comment font tous ces gens pour avoir des portables à cette époque ? Comment une table ronde sur France culture peut-elle avoir pour thème le conflit en Irak ?

De même, Paul et Princesse auraient, au moins, 17 ans d'écart (Paul ayant plus de 40 ans) mais certaines scènes rapportées de leur enfance donnent l'impression que la différence d'âge n'est que de quelques mois voire quelques années, pas plus. D'autant que Paul et Aga étant des amis de maternelle, le parcours professionnel puis personnel fait que ce dernier est sans doute bien plus près des 50 ans que des 40 ans. De même donc pour Paul, rendant encore plus incohérent l'âge de Princesse et l'image d'une grand mère Pauline élevant ses petits-enfants dans la narration de sa vie révolutionnaire.

Ce qui me ramène à l'âge de Pauline, qui nous est donné finalement après sa mort. Elle aurait « au moins 90 ans » disent alors les enquêteurs ce qui est compatible avec sa vie mouvementée : admettons alors qu'elle avait 18 ans au début de la guerre d'Espagne qu'elle intègre évidemment comme membre de la colonne Durruti. 70 ou 72 ans plus tard, l'action de La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l'avoir refait se situerait donc bien de nos jours (entre 2006 et 2008), rendant évidente la possession de portable et totalement impossible la filiation de Princesse avec des compagnons de lutte du Che en Afrique. Sauf à admettre alors que cette dernière est une prostituée de 43 ans, mais ça la fiche plutôt mal pour la totalité de l'intrigue...

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/06/2009



Illustrations de cette page : Ernesto Guevara au Congo en 1965 - Võ Nguyên Giáp et Hó Chi Minh

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Suites pour orchestre de Béla Bartok sur galettes Hungaroton.