Le Point zéro

L
Matsumoto Seichô

Le Point zéro

Japon (1959) – Atelier Akatombo (2018)

Titre original : ゼロの焦点 (Zero no shoten)
Traduction du japonais par Dominique et Frank Sylvain

Au sens propre comme au figuré, une jeune femme part à la recherche de son époux, mystérieusement disparu moins d'un mois après leur mariage.

Je ne pense pas que nous soyons très nombreux à lire Matsumoto Seichô et encore moins à l'apprécier et il faut donc saluer le risque éditorial pris par la toute jeune maison d'édition de Dominique et Frank Sylvain de publier, en 2018, ce Point zéro.

Avec la patine du temps, l'œuvre qui était totalement novatrice au début des années 60 – en ce qu'elle élargissait le cadre traditionnel dans lequel se déroulaient les récits criminels pour prendre en compte le contexte social, voire politique, dans lequel ils s'inscrivaient – est devenue beaucoup plus mémorielle et testimoniale. Bien sûr, les intrigues subsistent, et elles sont souvent d'une beauté simple et retorse comme peut l'être l'homme. Mais l'excellence de Mastumoto se situe désormais autre part, dans le réalisme de son écriture où pointe un certain désenchantement poétique, et dans le portrait saisissant qu'il fait des individus et de la culture nippone, à un moment où cette dernière n'a pas encore entièrement fait le grand saut dans la modernité.

Le Point zéro illustre parfaitement ce constat. Citadine et de son temps, Itane Teiko, accepte pourtant d'épouser – via un entremetteur – Uhara Kenichi, sans éprouver le besoin d'entrer dans une longue relation préalable. Dans la négociation qui s'ouvre alors, c'est surtout la mère de Teiko qui s'inquiète de la situation professionnelle du futur époux, de son éloignement régulier pour visiter ses clients, de son passé sur lequel l'entremetteur ne possède guère plus d'éléments que ce que Kenichi a donné à son employeur. C'est également elle qui fera la conversation lors de l'unique rencontre des parties au restaurant.

À ce moment déjà, Teiko ressent en Kenichi une complexité intrigante qui va la décider, mais ce n'est qu'une fois l'union consommée qu'elle va vraiment s'intéresser à celui avec qui elle passera sa vie. Elle le fait avec une acuité surprenante, relevant l'étrangeté d'un compliment qu'il lui fait sur son corps ou son refus de passer leur lune de miel là où il travaille, dans l'encore sauvage et déserte préfecture d'Ishikawa.

Ce n’était pas qu’elle soit subitement tombée amoureuse de lui. En réalité, elle était bien loin de ce sentiment puisqu’elle ne savait que peu de choses le concernant hormis le nom de son agence, le genre de travail qu’il exerçait et le fait qu’il habitait chez son frère. Mais avec ces seules notions, elle avait malgré tout l’impression, d’une certaine façon, de pouvoir le comprendre. Lorsque l’on épouse quelqu’un, n’est-ce pas dans le fond sur la base d’une compréhension assez vague ? Une femme a peur de la part d’inconnu de son partenaire tout en éprouvant une certaine fascination pour celle-ci.

Le mystère va bien sûr s'épaissir pour Teiko dès la disparition brutale de Kenichi. L'enquête que la jeune Tokyoïte va mener dans cette province presque coupée du monde pour tenter de retrouver l'ombre qu'elle a épousée est tout autant la quête de l'identité du disparu qu'une construction amoureuse d'un mari par une femme, subitement confrontée à la rudesse de la vie, au climat, à l'histoire du Japon. Car d'autres mourront pour que reste dissimulé un terrible secret né de l'occupation de l'archipel par l'armée amerlocaine suite à l'humiliation de la défaite.

Pour ne rien dévoiler, je n'en dirai pas plus sur ce Point zéro qui est un lent et ténébreux voyage (rythmé par les mouvements des trains comme dans Tokyo express) vers la vérité et l'occasion, pour le lecteur qui s'intéresse au Japon, de découvrir de nouvelles singularités de cette étrange et fascinante culture. Si le livre de Matsumoto Seichô est hautement recommandable, j'ai été désappointé par son édition numérique, ratée.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/01/2019



Illustration de cette page : Phare sur la presqu'île de Noto