Châtiments

C
Val McDermid

Châtiments

Royaume-Uni (2011) – Flammarion (2014)


Traduction de Perrine Chambon et Arnaud Baignot

Alors que le MIT de Bradfield doit être dissous pour cause de restrictions budgétaires, une dernière affaire lui échoit : celle d’un tueur de masse qui s’attaque aux prostituées en laissant une marque distinctive sur leur corps. Carole refuse que Tony leur vienne en aide puisqu’elle ne peut pas le payer. Le profileur va de toute façon être bientôt très occupé par Jacko Vance, meurtrier de plusieurs adolescentes que le duo avait arrêté douze années auparavant, qui s’est échappé d’une prison voisine.

Châtiments est le vingt-cinquième roman de Val McDermid et le septième consacré au couple formé par la DCI Carol Jordan et le psychologue clinicien devenu profileur Tony Hill.

C’est par sa plutôt divertissante adaptation télévisée sur ITV Wire in the Blood que j’étais entré dans ce monde – peuplé de monstres humains – situé dans la ville imaginaire de Bradfied, dans le nord de l’Angleterre. Classiques et grand public [1], les 24 épisodes sur 6 saisons permettaient à Robson Green de composer un Tony Hill attachant, distrait, portant son existence dans un sac en plastique, incapable de vivre normalement du fait de sa symbiose psychique avec les meurtriers de masse qu’il traquait. Hermione Norris campait une Carol Jordan, flic rigoureux, bosseur et solitaire, parfait contrepoint à Hill, l'équilibre du duo se trouvant dans leur travail conjoint pour arrêter des tueurs plus sanguinaires et désaxés les uns que les autres.

La romance impossible entre les deux héros -– mélange de respect, de complicité sur fond de flirt permanent riche de sous-entendus – était l'élément différenciateur et le véritable attrait de cette série. Ceci avait rendu assez problématique pour un grand nombre de téléspectateurs le remplacement inexpliqué de Norris par l’actrice Simone Lahbib dans le rôle du DI Alex Fielding, figure maternelle qui affadissait totalement cette relation. Je m’étais à cette époque cassé les dents sur un roman de McDermid – récit linéaire, écriture industrielle, une tendance au gore assumée que je trouvais plutôt ennuyeuse et cette sensation de lire toujours et encore du même.

Le temps ayant passé depuis 2008, j’ai pu ouvrir Châtiments sans que le souvenir de la série ou de mon échec de lecture soit trop prégnant. À Bradfield, Carol vit dans la maison de Tony sans que les deux forment pour autant un couple. Le psychologue a hérité de son père biologique une demeure à Worcester dans laquelle il souhaite s’établir et cela tombe bien puisqu’une place se libère à la West Mercia Police pour la Detective Chief Inspector Jordan, obligée d’abandonner le groupe d’experts en criminels fous et dangereux qu’elle avait constitué au fil des ans.

McDermid consacre pas mal de temps à rappeler l'histoire commune des différents personnages (y compris de Jacko Vance qui était le méchant de son second roman), qui fait que le lecteur qui débarque ne sera pas perdu. Maintenant, le procédé est toujours lourd, on peut sauter des pages sans que cela gêne vraiment. Et puis on prend le pli d’en sauter d’autres parce que, dans ces Châtiments, il ne se passe finalement pas grand-chose d’intéressant. Oh ! bien sûr, l’impitoyable Vance se venge de ceux qui l’ont envoyé en prison, mais tout ceci est parfaitement... unbelievable.

Val McDermid écrit une littérature de croquemitaine. Cela ne me dérange pas, je sais qu’il existe un public très demandeur pour ces peurs de papier apaisées dans les dernières pages par la défaite du monstre. Ces livres ne nécessitent aucune qualité particulière de style ou de construction pour fonctionner, certains fans n’exigent même pas que cela soit crédible.

En gros, vous avez toujours besoin (1) d’un tueur d’une intelligence supérieure, (2) évidemment sans empathie, (3) prêt à exploser le compteur du sadisme en matière de meurtre. Dans Châtiments, Jack Vance met au point une évasion aux petits oignons qui ridiculise experts et système carcéral (1). Il se débarrasse sans sourciller d’un complice qui le suivait comme Marie-Madeleine le Christ (2), puis part exécuter sa vengeance (1 + 2 + 3). L’important est qu’à un moment donné, il ne soit finalement pas si malin que çà, afin d’être mis hors d’état de nuire.

La conclusion de Châtiments répond évidemment à cette dernière exigence, d’une manière surprenante – à mon sens tout aussi improbable que le reste –, mais suffisamment drôle (ou stupide ?) pour que le soupçon d'un auteur se moquant de son public nous traverse l'esprit. Surtout que nous avions eu une grosse alerte en ce sens dans le cours de notre lecture.

Sans doute soucieuse de relancer sa machine romanesque. McDermid a cherché ici à remettre en cause le couple Jordan-Hill, la raison pour les faire rompre devant être à la hauteur de cette passion non charnelle qui les unit. La réactivation de Jack Vance, tueur intelligent et sans scrupules sert évidemment à cela. Il entend que sa vengeance fasse le plus de mal possible aux deux héros, les laissant vivants, mais amputés de ce (ceux) qu'ils aiment le plus. Après tout, pourquoi pas, l'idée peut être séduisante, même si l'on reste sceptique face aux “ priorités ” et “ moyens “ parfaitement disproportionnés ou totalement aléatoires mis en œuvre par le criminel.

Ce qui achève de rendre suspecte et artificielle la démarche, c'est la réaction puérile que McDermid prête à Carol Jordan, rendant Tony Hill responsable de ce qui lui arrive – soit les agissements d'un psychopathe – alors qu'elle a été douze années durant à la tête d'un service d'élite de la police qui traquait ce genre de personnages. Le reproche que fait la DCI à son profileur n'est pas seulement de ne pas avoir prévu tous les agissements de Vance à sa sortie, mais surtout d'avoir finalement amené ce tueur particulier dans sa vie. L'un comme l'autre reproche, et la rupture entre les deux qui s'ensuit, sonnent parfaitement faux. Bon, apparemment, cela n'a pas gêné les commentateurs français de l'œuvre qui continuent de vanter la finesse psychologique de McDermid et puis cela permet de prévoir ce que sera la suite : fâchés pour toujours ou la raison et l'amour l'emporteront-ils ? De mon côté, le plus c'est gros mieux cela passe fonctionne assez rarement.

Ajoutons que l'arc narratif de Châtiments concernant le tueur de prostituées (dont le dispositif est directement inspiré du scénario de l'épisode 3 de la saison 3 Nothing but the night) est parfaitement cannibalisé par l'histoire de la vengeance et expédié in fine en trois coups de cuillère à pot [2], mais il n'était là que pour rassurer le public sur les capacités intellectuelles de Tony Hill à traquer les criminels (puisque celles-ci ont été remise en cause la moitié du roman par sa partenaire).

Même cet été sur la plage, vous devriez pouvoir trouver mieux écrit et plus respectueux de votre intelligence de lecteur pour vous détendre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/04/2014



Notes :

[1] Grand public ne veut pas dire évidemment tout public, les thèmes abordés pouvant relever du pire sadisme. Mais il n'y avait aucune complexité préalable pour regarder cette série, très appréciée.

[2] Et je dirais tant mieux, car là aussi, la résolution du mystère par Hill est parfaitement miraculeuse.

Illustrations de cette page : Robson Green et Hermione Norris dans la série adaptée des romans de Val McDermid

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Oster-Oratorium de Jean-Sébastien Bach (Harmonia Mundi - 1995) – Shéhérazade de Maurice Ravel et Nuits d'été d'Hector Berlioz, Régine Crespin, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet (Decca - 1963)