Rural noir

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Benoît Minville

Rural noir

France (2016) – Gallimard Série noire (2016)


Après dix ans d'absence, Romain revient au pays qu'il a quitté de façon soudaine à 19 ans, juste après le décès accidentel de ses parents. Il y retrouve son frère, ancien soldat en Afghanistan reconverti en potier et Julie, son amour de jeunesse, infirmière à Decize. Vlad, le quatrième de leur petite bande et son meilleur ami a mal tourné. Il se fait tabasser peu de temps après et lutte à présent contre la mort.

Relation d'intérêt : Comme à mon habitude, je précise au lecteur de cette recension que je croise régulièrement l'auteur de Rural noir sur un célèbre réseau social, où j'apprécie son enthousiasme de libraire passionné. Je le sais aussi amateur – jusqu'à aujourd'hui – des chroniques de LVS. J'ai également un attachement sentimental à l'histoire, car le car qui mène le personnage principal de Nevers à Tamnay-en-Bazois, je l'ai pris bien des fois pour aller chez ma grand-mère, un peu plus loin sur la route buissonnière. J'ai dûment acheté la version numérique du roman le 15 février 2016, pour un montant de 12,99 € (oui, le numérique est beaucoup trop cher). Comme pour mes autres chroniques, je ne suis aucunement lié à la promotion de l'œuvre de l'auteur.

Rural noir raconte une amitié suspendue par cet homme qui, de retour dans sa Nièvre natale transformée en désert, pense naïvement que rien n'a changé, que celle qu'il aime depuis toujours l'a attendu, que son ancien meilleur pote va lui tomber dans les bras, que leur petit gang n'a pas souffert du temps qui passe.

Rural noir, c'est l'histoire d'un adolescent qui a mis sa vie entre parenthèses durant quinze ans et qui accepte enfin de devenir adulte, en revenant sur cet été particulier où leur bande s'est délitée. Pratiquement dans le même temps, Romain connut l'envie, la jalousie, le désir inassouvi pour Julie, l'amitié fascinée – qui est encore une forme de désir – et contrariée pour Vlad qui sortit avec la jeune fille (se posant en rival de Romain qui lui avait confié son amour) et tourna son intérêt vers Cédric, un nouveau venu, mauvais garçon comme lui.

Minville décrit bien ces affres adolescentes lors d'analepses qui nous ramènent sur le bord du canal du Nivernais, dans le chaud soleil de leurs quatorze ans. Voulant malgré tout préserver l'amitié absolue régnant entre ses protagonistes, il gomme trop facilement la haine qui aurait dû gagner Romain, et il fait dévier cette absente vers un exutoire qui fait que, cet été-là, Romain découvrit aussi le mal. Le mal absolu.

C'est ce dernier qu'il doit de nouveau affronter, après des péripéties qui ne sont pas – à mon sens – d'un grand intérêt. On sent que l'auteur a lu ses classiques pour tout ce qui relève de la vie criminelle de Vlad et Cédric, mais il s'agit d'une volonté un peu gratuite de plaquer un univers white trash à l'amerlocaine sur une ruralité nivernaise qui n'en peut mais. L'idée d'un trafic de drogues dures lucratif (pour assurer l'important train de vie des deux complices et le salaire d'un garde du corps) dans le Bazois prête plutôt à sourire [1]. Par son côté convenu, j'ai trouvé que cela dénaturait l'écriture intime qui domine le reste de l'ouvrage.

Rural noir pose un autre problème de temporalités mal gérées et donc de construction du récit. Entre l'été où tout bascule et le départ de Romain, il s'est passé cinq ans, durant lesquels les personnages n'évoluent pas. Benoît Minville fait comme si tout s'était figé cet été-là pour se présenter en ordre de marche et sans réels dommages lors du retour de l'enfant prodigue [2]. À peine apprend-on, dans les dernières pages, que ces cinq années furent un enfer pour Julie [3]. Romain dit avoir été consumé par ce qu'il avait fait, mais rien ne montre qu'il l'a été vraiment, sauf sa fuite.

Ce temps figé on le retrouve, hélas !, dans le personnage du Dalton, qu'on nous présente comme un être de pulsions (auquel s'opposera finalement l'être de raison qu'est devenu/que va devenir Romain), mais qui semble n'être saisi par celles-ci que lorsque cela fait avancer l'histoire, soit une fois tous les quinze ans et spécialement avec les jeunes femmes de l'entourage de la petite bande. C'est absurde.

Rural noir montre toutefois quelques belles choses quand il tire vers le bleu de l'enfance et de l'innocence perdue.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/02/2016



Notes :

[1] La Nièvre n'est pas à l'abri d'un tel trafic, mais cela se passe dans l'agglomération de Nevers, qui concentre plus de la moitié de la population du département, comme on le voit expliqué dans Rural noir. Ou alors, c'est quelque chose de très localisé (dans le sud), le dealer finançant ainsi sa propre consommation. Le Bazois, c'est un bassin de population de, grosso modo, 3 500 personnes plutôt âgées sur quinze bleds dont le plus gros n'atteint pas le millier d'habitants.

[2] Il fait bien sûr vieillir ses protagonistes pour tenir compte des dix ans d'absence, mais à l'identique de ce qu'ils étaient cette année-là. Or, à part le plus jeune Chris, tous ont été concernés par ce qui est arrivé. Par exemple Vlad et Cédric au lendemain des représailles ;« Vlad tourne ses yeux rouges vers lui. Je hais Cédric, mais je sais que l'amitié qu'il voue à Vlad est aussi absolue que dangereuse. Ils scellent leurs destins à cet instant. » Sans conséquence, apparemment, sur leurs relations durant les années à venir.

[3] « On devait avoir dix-neuf ans je crois... J'étais dans le même état de fureur et d'incompréhension que les jours qui ont suivi (...). En état de choc. J'étais invivable. » Cet état de fureur permanent durant cinq ans ne l'a pas empêché d'avoir une scolarité normale, et n'a pas changé ses rapports avec ses amis ou sa relation au monde...

Illustrations de cette page : Le canal du Nivernais – Le puits de mon enfance

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Underground System de Fela Kuti & Egypt '80 (1992, MCA) – It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back de Public Enemy (1988, Def Jam) – Funeral For A Friend de Dirty Dozen Brass Band (2004, Ropeadope )