Fantôme

F
Jo Nesbø

Fantôme

Norvège (2011) – Série Noire Gallimard (2013)


Traduction de Paul Dott

Le fils de Rakel étant inculpé pour le meurtre d'un trafiquant, Harry Hole fait le voyage depuis Hong Kong pour tenter de le disculper. Il met le nez dans des affaires louches où politiques et policiers semblent curieusement s'entendre avec les dealers qui empoisonnent Oslo.

Je viens de lire consécutivement deux auteurs diamétralement opposés. Le premier a donné naissance à plus de 400 romans dans un très grand nombre de genres littéraires, dont le polar. À chaque fois il réussit à créer – en 200 pages et dans un style accessible à tous – une histoire surprenante et originale, sans recourir aux ficelles habituelles des monstres en liberté, puisant simplement dans l'existence quotidienne ses ambiances anxiogènes.

Le second est évidemment Nesbø, dont j'avais pu constater qu'il écrivait, peu ou prou, toujours le même livre. Six années après ma chronique de L'étoile du diable, l'occasion m'a été donnée de lire son neuvième roman : Fantôme.

Je n'en ressors pas déçu, parce que je ne m'attendais pas à grand-chose d'un auteur que je n'ai trouvé réellement intéressant qu'une seule fois. Nesbø semble cependant être définitivement passé du côté industriel de la force, où ses qualités de faiseur peuvent produire indéfiniment des histoires d'Harry Hole, son héros récurrent, pour un public qui cherche d'abord à retrouver du même.

Fondamentalement donc, Fantôme possède l'architecture de L'homme chauve-souris et de tous les romans qui suivront, c'est-à-dire qu'il est aisé d'en prévoir le déroulé exact : une situation criminelle, un policier hors du commun qui ne respecte pas les procédures, des gens qui l'aident malgré tout tellement qu'il est bon, un ou plusieurs amours impossibles, des méchants et des grands flics qui veulent sa peau, un épisode paroxystique où il manque perdre la vie, un duel avec le boss de fin de niveau où évidemment il l'emporte (sauf si l'histoire est sur deux ou trois volumes), un dernier cliffhanger pour la route, procédé marketing pour préparer le public à un futur achat.

« Nesbø ça marche à tous les coups » constate Morgane Marvier sur son blog [1]. Mais c'est essentiellement parce que le lecteur sait exactement ce qu'il va trouver : un même, engoncé dans une sorte de passion christique, qui souffre pour nous afin de rendre cette société meilleure (Nesbø n'épargne pas sa marionnette Harry Hole et lui fait subir, dans chaque livre, les pires avanies morales et physiques) et qui terrassera – pour cette fois encore, mais n'y revenez plus – le Mal. C'est essentiellement cela qu'il nous a toujours vendu – donc aussi l'absence totale de surprise – et Fantôme ne déroge pas à la règle.

Les variations sur la corruption du monde qui font que les romans semblent différer sont parfaitement accessoires, dans le sens où elles n'ont d'obligation que d'accompagner le martyr holien, non d'être une réflexion sur la société. Elles étaient, de fait, passionnantes dans Rouge-gorge, mais sont parfaitement quelconques dans Fantôme, où prédomine le sentiment de déjà-lu – et en mieux – sur ces histoires de drogue et de mafia russe. Ce qui n'empêche pas certains – qui ne doutent de rien – de comparer le Baltimore de The wire avec ce que notre auteur dit ici d'Oslo [2].

Je reconnais toutefois que Nesbø possède un réel talent de scénariste, son écriture étant de plus en plus contaminée par des effets de montage et de construction de cadres de type cinématographique. L'analepse qui fait parler Gusto alors que celui-ci est mort est caractéristique de cet abus, tolérable dans un film (le flashback sur les minutes de son agonie permettant de reconstituer son background en revenant, par moments, sur cette scène initiale), incongrue dans ce roman où elle devient un procédé facile et paresseux de construction de l'intrigue  [3]. Cinématographiques encore la tentative d'assassinat par Sergueï, la fusillade du Leos, le piège du tunnel... Beaucoup de lecteurs aimeront sans doute cette convergence. Je la trouve, pour ma part, abominable, parce qu'elle oblige le romanesque à mimer les situations et effets toujours plus spectaculaires qu'autorise la démesure du cinéma (qui fuit lui-même, bien souvent en cela, sa propre médiocrité narrative). Si certains auteurs ont produit des chefs d'œuvre en détournant, à leur avantage, ces procédés (je songe par exemple à Kawabata Yasunari), on tombe vite dans une écriture de l'esbroufe.

Parfaitement monolithique, reconductible d'histoire en histoire et totalement prévisible depuis sa naissance romanesque, Harry Hole – l'homme qui accomplit son devoir même quand ce n'est plus le sien – est un héros à la Jack Reacher, la souffrance en plus, l'humour involontaire en moins. Fantôme nous laisse sur une note d'espoir, celle de voir Nesbø passer à autre chose. Il n'en fera probablement rien, enivré par son succès.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/05/2013



Notes :

[1] Sur Carnets noirs : Harry Hole de retour à Oslo.

[2] « La capitale norvégienne apparaît presque comme une cousine de la Baltimore de "The Wire". », sur Planète polars

[3] « Ce n'est pas un effet de manche. Plutôt une figure de style adaptée au récit. Harry veut faire libérer Oleg, qu'il soit coupable ou innocent. Il se fout de la vérité. Si bien qu'il était nécessaire qu'un personnage nous raconte le fin mot de l'histoire. » sur le site de Metro.

On est évidemment prié de croire l'auteur qui tente ici de désamorcer cette étrange facilité narrative qu'on pourrait lui reprocher.

Illustrations de cette page : Truand russe et ses tatouages – L'opéra d'Oslo

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Enigmatic Ocean de Jean-Luc Ponty (1977) – The antique blacks de Sun Ra (1977)