Les dunes de Tottori

L
Nishimura Kyôtarô

Les dunes de Tottori

Japon (1982) – Seuil (1992)

Titre original : ミステリー列車が消えた / (Misuterī ressha ga kieta)
Traduction de Jean-Christian Bouvier

JNR, la compagnie nationale des chemins de fer, tente de faire face à ses déficits chroniques en affrétant des trains spéciaux, qui répondent au goût prononcé des Japonais pour les voyages ferroviaires. La dernière opération en date se nomme Le Train du Mystère et embarque, le temps d'un week-end, 400 privilégiés vers une destination inconnue.

Avec Les dunes de Tottori – que les voyageurs du Train du Mystère ne verront jamais –, Nishimura Kyōtarō signe un excellent roman où sont parfaitement dosées action, énigmes et enquête policière à rebondissements.

Peut-être faut-il cependant, pour l'apprécier pleinement, aimer autant le Japon que les chemins de fer [1]. Ceux-ci sont une composante importante de l'histoire du pays et l'étaient certainement plus encore à l'époque où écrit Nishimura, avant la liquidation de la société nationale pour déficit chronique, mauvaise gestion et malversations.

On se souvient que Matsumoto avait parfaitement et poétiquement exploité l'argument ferroviaire dans son Tokyo express. Ici, Nishimura construit un suspense rythmé par la précision militaire d'une équipe de malfrats qui subtilise, au nez et à la barbe de la Compagnie nationale, un train de douze wagons embarquant 410 passagers. Que la rançon astronomique demandée, un milliard de yens, ait été calculée par les kidnappeurs à partir de ce que coûte aux contribuables le maintien à flot de cette entreprise corrompue et incompétente, ajoute évidemment à la perplexité des commissaires Honda et Totsugawa.

L'enquête va donc emprunter deux directions : l'une cherchant à retrouver un convoi de 250 mètres de long qui ne peut pas s'être évaporé dans la nature, l'autre essayant de coincer les malfaiteurs lors de la remise de l'argent. Or, ceux-ci ont une parfaite connaissance des us, coutumes et règlementation interne de la compagnie de chemin de fer et de sa volonté à ne pas s'exposer au scandale de la disparition du train, qui deviendra évidente dès la fin du week-end. Adeptes du détournement d'attention et du faux-semblant, les truands réussissent parfaitement à mystifier la police et à garder un temps d'avance, en jouant seulement sur la pesanteur, l'inertie et l'incapacité à réagir de cette énorme entreprise qu'est JNR et peut-être un peu aussi sur la façon très prévisible de fonctionner des enquêteurs.

La critique sociale existe dans Les dunes de Tottori, elle est allusive et très subtile, n'encombrant nullement un récit vif et divertissant. Jusqu'à la dernière page et l'hilarant grain de sable trouvé par Nishimura Kyōtarō, les kidnappeurs du Train du Mystère auront pu croire que la détermination et l'inventivité de quelques-uns pouvaient l'emporter sur l'apathie et les ressources du plus grand nombre. À réserver cependant aux lecteurs que n'effraient pas les très nombreux patronymes nippons.

A lire ce savoureux entretien avec Nishimura Nishimura Kyōtarō, le chef de gare du polar où il évoque sa passion pour les trains, l'influence qu'a eu sur lui le Tokyo Express de Matsumoto et les douze romans qu'il publie chaque année !

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/10/2011



Notes :

[1] Ce qui est, vous l'aurez deviné, mon cas. Je fais partie d'une génération pour qui le chemin de fer était réellement synonyme d'aventures et de liberté et j'ai encore le souvenir, enfant dans le début des années 60, de trajet en train vapeur de Nantes à Nevers. Je continue de choisir le train dès que cela est possible.

Le chemin de fer au Japon a accompagné le développement du pays, y compris dans les zones les plus reculées (et elles sont nombreuses dans ce pays de montagnes) et a marqué le mode de vie et les esprits des générations successives, dans toutes ses variations (voir le très complet site d'un passionné, en français, Densha Otaku).

Illustration de cette page : Une motrice à vapeur D51, l'une des plus puissantes ayant été utilisée par JNR.