Haut-le-chœur

H
Gaëlle Perrin-Guillet

Haut-le-chœur

France (2013) – Rouge Sang Éditions (2013)


Alix Flament, une belle et jeune journaliste se retrouve sous la menace d'Éloane Frezet, une tueuse en série démoniaque qui avait juré de se venger d'elle et qui vient juste de s'évader spectaculairement de prison, semant la mort sur son chemin.

haut le choeur gaëlle perrin-guilletUne préface parfaitement lénifiante due à la plume de Jean-Luc Bizien nous prévient que Gaëlle Perrin-Guillet est née pour l'écriture. Il nous avertit un peu bizarrement que l'Édition – qui devient grâce à cette majuscule et une répétition incantatoire une sorte de monstre indéfini et semble-t-il hostile –, n'avait pas su reconnaître cette vérité... avant Rouge sang qui lui a courageusement donné une chance. Comme le public a toujours raison, Bizien « laisse au lecteur averti le soin de porter un jugement ». C'est vraiment trop aimable. Puisque l'on m'y invite, je juge donc...

C'est un beau roman...

Haut-le-chœur est une histoire de croquemitaine que rien ne distingue de toutes celles déjà racontées. Un monstre en liberté menace la tranquillité d'une ville de province. Après avoir détruit des personnages secondaires conçus spécialement dans le but d'être sacrifiés à cette cause, il sera mis hors d'état de nuire par l'héroïne. Quand on lit le portrait que Gaëlle Perrin-Guillet fait de cette dernière, on hésite entre deux propositions : soit Haut-le-chœur est une parodie, soit son auteure a mal digéré certaines influences.

Il la regarda s’avancer vers lui : âgée de trente-sept printemps, Alix Flament était une femme d’une beauté époustouflante. Sa mince silhouette aux formes douces et sa démarche assurée lui conféraient une grâce naturelle et un déhanché voluptueux. Un véritable régal pour un œil masculin. Alors qu’elle s’approchait de lui, sa longue chevelure rousse, qui lui battait les reins, semblait l’envelopper d’une aura particulière dans cette nuit qui l’était tout autant.

La méchante tueuse en série n'est évidemment pas en reste, question sex-appeal :

Sa démarche féline et assurée lui apporta quelques sifflements admiratifs d’ouvriers désœuvrés auxquels elle s’empressa de répondre avec un sourire désarmant de sensualité. Les années avaient passé, mais sans lui infliger leurs ravages, la gratifiant au contraire d’un charisme et d’une beauté animale qu’elle avait hâte d’éprouver sur le commun des mortels.

Bien sûr, le flic qui s'occupe de l'enquête couche lui aussi avec un canon :

Elle était plus jeune que lui, belle à damner un pape et, par-dessus le marché, intelligente. (...) Le soleil léchait ses cheveux blonds et lui conférait la grâce d’une déesse à l’aura féerique.

Si elle était familière de Thomas Pynchon, Kawabata Yasunari ou Julio Cortázar (la liste n'est évidemment pas limitative) en plus de romans criminels, peut-être Gaëlle Perrin-Guillet n'aurait-elle pas songé un seul instant à prendre la plume, se contentant d'être une lectrice gourmande du talent d'autrui. Mais L'Édition sort tellement de bouquins ineptes, médiocres et faciles que n'importe qui pense être capable d'écrire (la liste n'est pas limitative) aussi moyennement que Camilla Lâckberg et beaucoup mieux que Laurent Scalese, ce dernier objectif étant le plus aisément réalisable pour tout titulaire du brevet des Collèges. Alors, pourquoi pas Gaëlle et son Haut-le-chœur, roman d'amour avec serial killer à l'intérieur, puisqu'elle est née pour ça ?

...c'est une belle histoire...

J'ai rappelé dans ma chronique du Châtiments de Val McDermid, au thème forcément assez voisin de celui de Haut-le-chœur (un serial-killer implacable s'échappe de prison et entreprend de se venger de ceux qui l'ont arrêté en les faisant souffrir plutôt qu'en les tuant) les règles très simples auxquelles obéissaient toutes ces histoires de croquemitaine : il faut un méchant d'une intelligence supérieure, sans empathie et prêt à exploser le compteur du sadisme en matière de meurtre. À un moment donné toutefois, ce monstre doit devenir particulièrement stupide (sans doute une mutation génétique, Stéphane Bourgoin ou Alain Bauer doivent avoir la réponse [1]) afin de commettre l'erreur qui permettra aux partisans du bien de le mettre hors d'état de nuire. Très souvent, leur seule vanité est suffisante.

haut le choeur gaëlle perrin-guilletL'avantage de cette littérature, c'est que le public n'a aucune exigence hormis la défaite du monstre, qui doit être d'autant plus exemplaire que celui-ci a été odieux. La seule chose qui varie, donc, mais cela n'a vraiment aucune importance, ce sont les motivations initiales du meurtrier (du genre, une enfance malheureuse avec noyade de chats ou ailes de mouche arrachées pendant un abus sexuel par un parent ou un ecclésiastique) et la forme que va prendre l'exercice de l'art de tuer son prochain en grande quantité. Tout ceci donne l'illusion au public de parcourir un livre différent alors qu'à chaque fois, il s'agit de la même chose. On sait que c'est dans la répétition du même que se trouve le plaisir des amateurs, dans ce mécanisme de consolation et de toute-puissance inlassablement réitéré.

Pour jouer leur rôle d'apaisement après une montée du danger, les histoires du genre thriller dont relève Haut-le-chœur doivent s'insérer dans un simulacre de monde identifiable par le lecteur. C'est souvent sur cette partie que les opinions divergent, car nous n'avons pas forcément des exigences similaires dans le rapport que doit entretenir ce simulacre avec le réel. Perrin-Guillet et, je suppose, ses lecteurs enthousiastes de Haut-le-chœur se contentent de quelque chose de rudimentaire et des plus approximatifs dans lequel je vois, pour ma part, paresse intellectuelle et médiocrité d'écriture se satisfaisant d'un univers de stéréotypes.

Quelques exemples, avec des spoilers dedans...

De la prison...
Haut-le-Chœur fait preuve, sur cette question pénitentiaire, d'un insupportable dilettantisme. Il est impossible qu'une fois condamnés, deux assassins comme Pascal Jussy et Éloane Frezet aient pu être incarcérés à Chambéry, car il s'agit d'une maison d'arrêt. Les peines les plus longues s'accomplissent en centrale n'importe où en France pour l'homme (il y en a douze), obligatoirement à Rennes pour la femme.

Cela rend donc peu crédibles, à mes yeux, l'évasion rocambolesque de la tueuse [2] et la menace immédiate qu'elle ferait peser sur l'héroïne. Tout comme l'histoire délirante entre Jussy et Frezet qui, dans l'imaginaire harlequinesque de l'auteure, semblent avoir disposé d'une liberté et d'une intimité totales à l'infirmerie pour se connaitre et s'aimer. haut le choeur gaëlle perrin-guilletInsidieusement, Perrin-Guillet (à qui l'on conseillera au moins de parcourir le site de l'Observatoire international des prisons) envoie ainsi à ses lecteurs les moins bien informés ou les plus intellectuellement démunis, une image hautement fantaisiste de la réalité pénitentiaire de ce pays (issue d'une fréquentation sans doute trop assidue des fictions amerlocaines  ou simplement de sa méconnaissance du monde extérieur) qui est loin d'être neutre, sociologiquement et politiquement parlant.

Du journalisme...
Si Éloane doit être incarcérée au plus près d'Alix, c'est également pour justifier le livre que cette petite journaliste de province lui a consacré et dont de médiocres extraits [3] émaillent Haut-le-Chœur, répondant pile-poil aux interrogations que se posent les forces du Bien (la vie est bien faite quand même). Passons pudiquement sur les facilités dont aurait bénéficié, durant deux années, la jeune femme pour s'entretenir avec la criminelle, qui relèvent de la même vision fantaisiste du milieu carcéral et de celle, tout aussi rigolote, de la chose journalistique. Regardons plutôt sur quoi travaille Alix au début du roman :

La une du lendemain offrirait en pâture un homme politique accusé de viol aux États-Unis, pays des plus puritains et sévères dans ce domaine. Une bombe qui devrait éclater à la vue de ses lecteurs et surpasser tout ce qui se disait déjà sur le Net pendant qu’elle cherchait ses mots (sic).

Ami du Vent Sombre, tu penses bien que “l'époustouflante rouquine, véritable régal pour un œil masculin” ne peut détenir que du lourd sur cette affaire, Chambéry étant en quelque sorte la plaque tournante de l'information mondiale. Il est évidemment impossible qu'Alix soit ce genre de journaliste réécrivant mollement des dépêches d'agence ou pire, s'occupant des chiens écrasés et des concours de majorettes pour l'édition Savoie du Dauphiné Libéré, seul quotidien régional d'importance. Elle ne peut être qu'une number one ce qui semble ici assez peu réaliste et très puéril.

Comme elle n'a pas non plus grand-chose à dire sur la profession (d'ailleurs, les événements font qu'Alix rentre vite chez elle pour jouer à la petite détective) elle nous balance quelques clichés, dont celui-ci, qui sent bon son encre d'imprimerie et ses unes composées au plomb :

(...) Dans le silence de son bureau, à peine troublé par le cliquètement des presses dans la pièce voisine.

Cela fait pourtant quelques décennies que les journalistes ne travaillent plus à côté des machines et pour cause (vidéo qui renseigne sur les niveaux de bruits lors d'une impression : Rotatives). Peut-être Perrin-Guillet a-t-elle confondu avec le cliquètement d'un photocopieur ?

De certaines choses légales...

... de la médecine
Avec un meurtre par an environ pour la Savoie (auquel on peut ajouter quelques éventuels décès suspects susceptibles de nécessiter une autopsie), Chambéry ne dispose sûrement pas d'un service de médecine légale, encore moins pourvu de deux temps pleins, Flavien Bernet (le mari d'Alix Flament) et sa collègue le docteur Villard, ce qui serait quand même foutre l'argent du contribuable par les fenêtres. Toute la thanatologie s'effectue au CHU de Grenoble (moins de 300 autopsies par an pour huit T.G.I. sur six départements), ce qui rend difficilement crédible tout ce qui se passe autour du Dr Bernet et de la morgue. Un certain public ayant pris l'habitude de voir/lire des fictions avec des légistes dans le moindre bled, Perrin-Guillet est là encore allée vers le plus facile : le cliché.

... de la réduction de peine
Reconnue coupable de douze meurtres dont la préméditation ne fait aucun doute, Éloane Frezet n'a pu être condamnée qu'à perpétuité avec une peine de sûreté. La voir présenter, au cours d'une audience publique (encore un recyclage de cliché amerlocain) une demande de réduction de peine au bout de dix années d'emprisonnement est parfaitement grotesque, mais accrédite, auprès d'un lectorat pas très au courant, l'idée qu'un tueur comme elle aurait très bien pu se retrouver rapidement libre, s'il n'y avait eu ce maudit livre écrit par Alix Flament. Les menaces qu'elle fait tomber sur la tête de la journaliste présente à cette audience (?) sont donc, du coup, du bon gros pipeau.

... de la conduite des enquêtes
La connaissance qu'Alix aurait de Frezet, sa capacité à décrypter les agissements futurs de la tueuse la placerait, dès les premiers instants, au cœur de l'enquête, reléguant à un rôle accessoire la poignée de fonctionnaires sous les ordres de Ruiz ?

— Vous ne devriez même pas être là.
— Si je n’étais pas là, Lieutenant, vous n’y seriez pas non plus. Et j’ai un atout que vous n’avez pas : je connais la configuration du restaurant pour y être venue plusieurs fois pendant que j’écrivais mon livre. Vous, non.
— Au moindre faux pas ou à la plus petite menace, je vous fous dehors.
Alix lui décocha un sourire carnassier.
— Vous êtes trop bon, Lieutenant. Trêve de bavardages, il faut aller voir sur le côté si la porte est ouverte. A priori, elle n’est pas sortie par là, dit-elle en désignant la devanture d’un long doigt manucuré.

C'est peut-être à cause d'une concurrence déloyale de ce type que Marc Louboutin, l'éditeur de Haut-le-chœur, a démissionné de la police...

Un point d'étape

Sans vouloir quitter Chambéry (sa zone de confort ?), Perrin-Guillet a souhaité qu'il s'y passe des choses extraordinaires. Plutôt que de chercher et développer un thème criminel adapté à la situation locale – qui aurait quand même nécessité un petit talent d'écriture –, elle y a paresseusement importé celui du tueur en série, tarte à la crème du thriller industriel... et bien sûr tout le barnum qui va avec, sans aucun questionnement sur la vraisemblance de cet usage massif de clichés, principalement amerlocains, en ce lieu précis.

Le plus étonnant est qu'Haut-le-Chœur ne nous livre strictement rien de Chambéry, à part le regard que l'héroïne porte, à plusieurs reprises, sur l'apaisante Croix du Nivolet, le fait que la prison se trouve à côté du cimetière et quelques noms de rues. Tout ceci pourrait se passer n'importe où – pas trop en France quand même – tant c'est insipide, standardisé, bâclé.

Le démon, le démon, le vois-tu, là, dans l'ombre ?

Comme ses semblables, ce roman ne tient donc que par le criminel qu'il décrit et l'espèce de surenchère dont est capable l'auteur pour en faire un vilain supérieur ou différent des précédents. La tentation est grande d'exagérer le pouvoir de nuisance de ces croquemitaines, les transformant en êtres parfaitement improbables. Heureusement pour le chiffre des ventes, nous savons qu'il existe un public pas très regardant de ce côté.

Quatre heures bien occupées
Six ans après que sa demande de réduction de peine (à laquelle elle n'avait de toute façon pas droit) a été rejetée, Éloane Frezet simule donc son malaise gynécologique à 21 heures (pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour s'évader, puisque c'est si facile ?). Nous avons déjà vu (note [2]) qu'a priori, l'unité médicale est fermée à cette heure, mais comme nous sommes dans une prison d'inspiration amerlocaine, le “Doc” l'examine à l'infirmerie et choisit de l'envoyer à l'hôpital (c'est grave ou c'est pas grave ? Si c'est superficiel – ce que semble prouver l'activité de la tueuse dans les heures qui suivront –, comment le “Doc” ne s'en rend-il pas compte ?). L'extraction a été décidée et surtout effectuée en dehors du protocole normal, Perrin-Guillet te collant une infirmière et un maton dans l'ambulance et vas-y roule ma poule ! Après tout, le centre hospitalier de Chambéry n'est qu'à quelques minutes de la maison d'arrêt et Frezet n'a tué jusqu'à présent que douze personnes...

À peu près vers 22 heures, car la phase précédente a forcément pris du temps, elle s'échappe de l'ambulance après avoir égorgé ses trois passagers (comment ? avec son stylo ?) et les abandonne « sur la route qui monte derrière Barberaz », assez loin donc et à l'opposé de l'hôpital (que venaient-ils faire ici ?), l'obligeant à parcourir à pied au moins deux kilomètres pour rejoindre le centre de Chambéry, plus du double si elle retourne dans son antre secret ou si elle se rend directement chez son frère. Tout ceci ne semble pas très futé quand même. Miraculeusement, l'abondante hémorragie qui lui a permis de sortir de la prison s'est arrêtée...

haut le choeur gaëlle perrin-guillet

Même adepte de la marche rapide (entre 5 et 7 km/h), il lui faut près d'une heure pour accomplir ce trajet, à moins de voler une voiture ce qui, on le sait, est à la portée de n'importe qui (surtout après seize ans d'incarcération et une évolution très nette dans les façons de protéger son véhicule. Mais elle s'est tenue au courant – la prison est vraiment une école du crime – et elle a lu les romans de Christian Gouy qui expliquent comment devenir un vrai délinquant... Ce dernier point est sarcastique naturellement, personne ne lit les romans de Christian Gouy). En étant sympa et en admettant qu'elle se rende directement chez sa prochaine victime (la logique voudrait pourtant qu'elle vérifie que sa planque existe toujours pour pouvoir s'y réfugier, car les flics viendront forcément très vite chez son frère), elle y arrive entre 22 heures 30 et 23 heures. Pour quelle raison souhaite-t-elle le liquider aujourd'hui et pas seize ans plus tôt ? Aucune explication ne nous est naturellement donnée.

Là, tout devient un peu flou dans la chronologie. Elle lui coupe au moins un pied, dont elle va avoir une utilité immédiate et peut-être une main (qu'elle va adresser dans quelques heures à Alix). On apprend également qu'elle le charcute, ce sera peut-être fait plus tard puisque l'opération demande du temps et du matériel particulier (au moins un cathéter, dont on ne sait pas d'où elle le sort). Elle reviendra deux jours plus tard (sans qu'il y ait une quelconque raison logique à cela) pour faire couler de l'eau tiède dans la baignoire où se trouve le corps juste avant que les policiers n'investissent la maison et découvrent le cadavre, l'un d'eux remarquant alors : « Je pense que Frezet est partie il y a peu de temps. Elle a attendu le dernier moment pour filer et mettre la touche finale à sa mise en scène. » Et, évidemment, elle savait à quelle heure les policiers allaient arriver...

Retour à la nuit de l'évasion. Elle se dirige avec son trophée vers le restaurant de son ex-mari, dans lequel elle pénètrera (le restaurant, pas le mari) les doigts dans le nez. Il est au moins minuit puisqu'on peut concéder qu'elle dispose à présent de la voiture de son frère (le sciage des appendices familiaux prenant quand même du temps). Arrivée à La Motte-Servolex, elle met à mariner le pied (« Elle sentait encore l’abominable odeur de viande marinée »), mais là je suis prêt à parier que Perrin-Guillet ne sait pas non plus en quoi consiste une marinade, qui dure au minimum 24 heures.

Vite, vite, elle fait son petit frichti avec le panard du frangin, met à feu doux puis se précipite à la gare pour appeler la journaliste. Il est une heure du matin et elle sait qu'Alix Flament va deviner rapidement l'énigme qu'elle lui propose, sinon la fête au restaurant risque d'être gâchée. Il faudra environ trois heures aux enquêteurs pour arriver sur le parking de l'établissement :

Ce n’est qu’en sortant de la voiture que Noisel fit une remarque qui aurait pu être anodine si ce n’était l’horaire incongru.
— Ça sent la bouffe qui crame…

Ben voyons... Mais, une fois dans le restaurant :

D’où ils se trouvaient, ils avaient une vue parfaite sur les fourneaux et sur la casserole qui mijotait doucement sur le feu.

Alors, ça mijote ou ça crame ?

Fixant sur nous son œil de feu ! Que nous veut-il ?

J'ai un peu peur d'user votre patience, donc je reviens assez rapidement sur la mort du frère que j'avais laissé en suspens. Éloane Frezet a pour ambition de tuer le mari de la journaliste, sans que l'on comprenne trop pourquoi.

Plutôt que de le faire directement, elle va utiliser une ruse essentiellement destinée à montrer combien elle est retorse, perverse et machiavélique, en piégeant le corps :

Elle s’est servie du cartilage pour fabriquer une espèce de capsule osseuse, invisible à la radio. Elle l’a insérée dans l’aorte de son frère, par une blessure au cou, là aussi camouflée par des entailles dignes d’un boucher. Ni vu, ni connu. D’après le légiste, elle l’aurait poussé dans la veine à l’aide d’un cathéter en plastique : pas de marque, pas de déchirure. Invisible.

haut le choeur gaëlle perrin-guilletÇa vous en bouche un coin, n'est-ce pas ? Introduite via la carotide puis poussée en aveugle et lentement jusqu'à la crosse aortique avec le cathéter. Rappelons pour mémoire que le diamètre d'une carotide, c'est 4 mm, la capsule doit donc avoir une taille inférieure à cela... Par contre, la crosse aortique dans laquelle elle est censée être positionnée fait 27 mm de diamètre, ce qui condamne l'objet, au maximum 9 fois plus petit, à être balloté depuis la valve aortique jusqu'à l'aorte descendante.

Le meilleur est cependant à venir... Dans cette capsule, elle a introduit de la Lewisite, un liquide toxique qu'elle a trouvé en décortiquant sans difficulté une munition chimique de la Première Guerre mondiale dont son frère faisait collection, et qu'il tenait cachée au fond de son cellier (puisque cela est totalement interdit). Une goutte sur la peau, même à travers du latex, et vous êtes cuit.

Tout ceci présuppose donc que : 1/ Éloane connaissait la planque de son frère, celle-ci n'ayant pas changé en seize ans 2/ Elle avait des aptitudes de démineur pour pouvoir neutraliser la grenade 3/ Elle avait des aptitudes de super-démineur pour pouvoir en extraire la charge toxique à mains nues et sans protection 4/ Elle possédait d'excellents yeux et ne tremblait pas puisqu'elle a pu l'introduire dans une capsule de 3 mm de diamètre sans en mettre partout 5/ dont elle savait par avance qu'elle ne serait pas affectée par la composition de la Lewisite, montrant là de grandes capacités en chimie et biochimie, en plus d'un remarquable talent en cardiologie interventionnelle et micro-façonnage.

Nous comprenons maintenant pourquoi elle a tué son frangin et pas un inconnu. Public chéri mon amour, si tu peux avaler ça, tu pourras croire aussi Sarkozy innocent, Balkany honnête et Poutine démocrate.

Comme le mari d'Alix est légiste, il est censé tomber fatalement sur cet engin de mort pendant l'autopsie, la percer et se contaminer avec le toxique. Quel plan génial ! Aucune chance que ce soit la collègue de Bernet, le Dr Villard, qui pratique l'examen ? Aucune, je lui colle « un cycliste qui est passé sous un camion, un ivrogne qui s’est empalé sur un tesson de bouteille et une vieille qui s’est pendue avec ses bas de contention. » ! Et vous êtes sûre qu'il va tomber pile dessus ? Bien sûr, regardez :

Elle approcha son scalpel au plus près de l’organe et trancha l’aorte. Mais là où le bistouri aurait dû pénétrer sans aucun souci, la jeune femme rencontra une résistance inattendue. La lame était coincée dans la veine, retenue par un obstacle qu’elle ne parvenait pas à identifier.

Bon, sauf que, comme vu précédemment, une capsule de 3 mm ne peut pas bloquer une aorte de 27 mm... sauf si elle fait 27 mm de longueur, mais alors là, bonjour la descente et l'invisibilité du procédé.

On se croirait dans un roman de Thilliez, à vous entendre.

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Perrin-Guillet.

Nouveau point d'étape

haut le choeur gaëlle perrin-guilletIl est un peu dommage que ce fatras sans talent gâche l'unique bonne idée de Haut-le-chœur, qui est la raison pour laquelle Pascal Jussy torturait ses victimes. Enfant mal-aimé, il avait trouvé consolation auprès d'un vieil homme qui l'avait initié à la musique, notamment les expérimentations électro-acoustiques de Pierre Schaeffer (étonnant au fin fond de la Savoie dans les années 60, mais pourquoi pas ?).

L'esprit malade de Jussy avait interprété à sa façon ce qui avait été une des motivations du patron du Groupe de Recherches Musicales, de « recueillir le concret sonore, d‘où qu‘il vienne, et d‘en abstraire les valeurs musicales qu‘il contenait en puissance ».

Puisque « l'homme seul possède bien plus que les douze notes de la voix solfiée. Il crie, il siffle, il marche, il frappe du poing, il rit, il gémit », pourquoi ne pas saisir les sons de la souffrance et de l'horreur, si particuliers, uniques, inédits ? C'est pour cette raison que Pascal Jussy s'est mis à torturer des êtres humains, pour recueillir le hurlement, la plainte, la supplique. Il ne faisait jamais ceci dans l'intention de tuer – il se refusait d'ailleurs à voir/accepter la conséquence de ses actes qui était la mort de ses victimes – mais dans le seul but de collecter des sons, à la manière d'un Pierre Henry dément [4].

Très sincèrement, cette idée est bonne, et si Haut-le-Choeur avait été l'histoire de cette obsession créative et meurtrière, j'aurais applaudi.

C'est une romance d'aujourd'hui

Cela aurait cependant demandé recherches approfondies (musicales et psychologiques) et talent d'écriture, et il me semble que Perrin-Guillet n'était pas prête pour les premières (préférant les clichés à la documentation) et n'est définitivement pas pourvue du second (malgré les dires de son entourage). Elle a donc noyé cette promesse dans une pathétique histoire où l'infirmière Éloane tombe follement amoureuse de l'assassin Jussy, au point de vouloir lui succéder. L'idée d'un imitateur, manipulé ou non, est monnaie courante dans la fiction traitant des tueurs en série. C'est sa mise en œuvre ici qui est détestable.

De la musique concrète...
J'ai déjà dit ce que je pensais de la possibilité qu'auraient eu les deux amants de papoter librement et régulièrement sur la musique ou sur leurs sentiments, autour de petits gâteaux peut-être ?, dans une infirmerie où Jussy aurait pu aller et venir à tout moment et sans entraves ; c'est digne de la collection Harlequin revisitant les prisons françaises. L'initiation d'Éloane à la musique concrète est, d'ailleurs, bien plus problématique que celle de Pascal Jussy. En 1966 (le tueur a onze ans), il est encore possible de trouver des disques des rares œuvres de Schaeffer ayant été gravées pour le grand public (c'est normal, c'est avant tout un homme de radio) et la démarche artistique est toute fraiche, lisible, et sans doute accessible à un enfant qui forme son goût.

En 1991, date à laquelle ils se rencontrent en prison, tout ceci est devenu très confidentiel alors même que les musiques électroniques sont désormais massivement diffusées. Les vinyles de Schaeffer sont introuvables et il n'y a jamais eu d'édition CD puisqu'il faudra attendre sa mort en 1995 pour que le coffret L'œuvre musicale soit publié, en 1998.

Il plongea la main pour les saisir et les ressortit à la lumière : le best-of du groupe Téléphone, deux disques de Dire Straits et un dernier d’un illustre inconnu, Pierre Schaeffer.
En voyant sortir ce dernier CD, Lionel Domenech sortit de sa torpeur :
— Tiens ! C’est ce qu’écoutait Éloane avant son arrestation.

Ça tombe bien, mais ce n'est tout simplement pas possible. Alors, initier quelqu'un dont le goût musical semble déjà affirmé (Téléphone et Dire Straits, ça envoie quand même du bois !) à une écoute de la musique contemporaine – surtout bruitiste – sans aucun support et au hasard de rencontres dans une infirmerie de prison, me semble proprement délirant.

De l'amour...
Je ne suis pas dupe de ce qu'Haut-le-Chœur essaie de me vendre, un message amoureux envoyé tout au long du roman à son mari par l'auteure (qui s'identifie à la fameuse rouquine...) et même que lui l'aime aussi. En ce sens, l'histoire entre Frezet et Jussy est un parfait contrepoint (« Jusqu'où êtes-vous prête à aller par amour, Alix ? ») pour en indiquer l'intensité. Nous allons en avoir la preuve, mais il nous faut accéder pour cela à un dernier niveau d'invraisemblances et à la formidable cache secrète d'Éloane.

haut le choeur gaëlle perrin-guilletAlors qu'elle est emprisonnée [5], Jussy meurt (de quoi, à quel âge on ne sait pas trop) et il est enterré au cimetière de Chambéry qui se trouve pas loin de la maison d'arrêt. La tueuse lui fait construire un mausolée (comment contacte-t-elle l'entrepreneur ? avec quels fonds le paie-t-elle ? comment vérifie-t-elle ensuite la conformité des travaux ?) et en profite pour demander, en dessous, l'aménagement d'un bunker qui lui servira de repère.

Comment peut-elle envisager ceci alors qu'elle est condamnée à perpétuité et sortira éventuellement à la soixantaine (quelle en sera alors l'utilité ?) ? Comment ce bunker est-il pourvu en électricité ? en extraction d'air tout en restant discret ? Comment est-elle sûre que l'entrepreneur a bien exécuté ses ordres et ne s'est pas tiré avec l'argent des travaux ? Comment personne ne s'est-il rendu compte que l'on était en train d'aménager un abri souterrain et pas seulement creuser une tombe ? Qui s'est assuré de l'entretien de cette cache durant seize ans ? Qui y a transféré les effets personnels de Frezet, les appareillages électroniques couverts de poussière qu'Alix voit quand elle y entre ? L'individu qui a effectué ce déménagement a-t-il été tué pour ne pas révéler le secret ? Mais alors, par qui ?

Dans sa très grande naïveté (c'est un euphémisme), Gaëlle Perrin-Guillet règle cela en trois coups de cuillère à pot : d'abord, elle a fait placer la tombe dans un coin isolé du cimetière (parce que, en France, le client choisit l'endroit exact où il souhaite être enterré ?). Ensuite, on n'est même pas sûr que ce soit Éloane qui l'a fait construire, na ! Et enfin, mais ça, ce sera dans les groupes où elle se répandra après lecture de cette autopsie, « le public en fait s'en fout de savoir tout ça et j'ai même eu un prix, c'est bien la preuve... ».

Les voici donc face à face, dans cet antre diabolique où niche la bêêêête, sa dernière victime affalée sur une chaise. Qui est cet homme en sang ? Oui, horreur, c'est Flavien, le compagnon, le mari, l'ami, l'amour d'Alix... Plutôt que de se précipiter vers lui pour savoir s'il va bien, ou encore tirer sur le monstre avec le Sig Sauer qu'elle porte et dont elle sait parfaitement se servir, en bonne fille de militaire qu'elle est, Alix commence à taper la causette avec le démon, laissant Éloane lui raconter sa vie son œuvre, donnant ainsi du temps aux policiers pour les rejoindre pile-poil au bon moment et la possibilité au mari de mourir, si ce n'est déjà fait. Le réalisme de cette scène est proprement insoutenable.

Alix était inquiète de l’état de son mari qui n’avait toujours pas bougé depuis qu’elle était entrée dans cette cave froide. Elle n’avait qu’une envie : se jeter sur cette folle et porter secours à Flavien.
Mais avant tout, elle devait entendre toute l’histoire. Savoir le pourquoi de cette folie était indispensable pour la jeune femme.

Tu t'imagines le scoop, coco ? Ça vaut bien le temps d'attendre. Après l'histoire, place à la musique et au pathos ! Éloane joue à Alix la symphonie que Pascal et elle ont composée avec les lamentations, les cris, les larmes de leurs victimes, dont la dernière git pas loin. Du coup, Alix se précipite ENFIN vers Flavien (qui est bien sûr mort), sort son Sig Sauer pour flinguer Frezet, les flics débarquent ! Que d'émotions... Huit mois plus tard, alors qu'on amène la tueuse chez le juge d'instruction, Alix est là [6] :

Elle entend encore distinctement, parfaitement inséré dans la mélodie créée par Frezet, le dernier soupir de son mari : un « je t’aime » inaudible, sauf pour Alix, comme un doux murmure lancé dans un souffle. Il avait su trouver la force, avant de rendre l’âme, de prononcer ces derniers mots, juste pour elle. Un point final d’amour dans un chant d’horreur.

C'est-y pas meugnon ? Il se doutait qu'elle découvrirait le repère de la tueuse avant tout le monde, et qu'elle serait aussi la première à écouter la bande, alors, vite fait, un p'tit message perso. Quelle femme ne rêve pas à ça, un homme qui vous consacre son ultime pensée, son dernier souffle ?

Harlequin, vous dis-je.

 

Mes remerciements à Fabe pour m'avoir prêté son exemplaire. Vous pouvez retrouver sa chronique ici : Haut-le-cœur - Gaëlle Perrin-Guillet

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/07/2014



Notes :

[1] Respectivement spécialiste auto-proclamé de la chose serial-killesque et criminologue sarko-institué.

[2] Rapidement expédiée par l'auteure :

Elle a simulé un malaise vers 21 h. Quand la gardienne est arrivée, Frezet baignait dans son sang. On l’a emmenée directement à l’infirmerie et le Doc a préféré la transférer à l’hôpital, par mesure de précaution. Ils ne sont jamais arrivés. On cherche encore l’ambulance à l’heure qu’il est.

Sauf que les unités médicales dans les établissements sont en principe fermées de 18h à 8h, ce qui est normal puisque leur personnel et leur organisation relèvent de la gestion hospitalière et non du système pénitentiaire. Dans le cas présent, il aurait fallu appeler le SAMU, qui aurait envoyé quelqu'un sur place afin d'évaluer la gravité de l'état de la détenue et envisager éventuellement son hospitalisation après extraction. Celle-ci n'aurait pu être réalisée que sous escorte, avec sécurisation obligatoire du lieu d'accueil.

Les trois morts qui sont retrouvés dans l'ambulance contredisent tout à fait le “profil psychologique” de sa tueuse qu'essaiera de nous vendre ensuite Perrin-Guillet. J'y reviens dans le corps de la chronique

[3] Pour ce "livre d'entretiens" entre une journaliste et une criminelle, Gaëlle Perrin-Guillet n'est pas capable de trouver un ton et une manière d'écrire différente que le potage qu'elle nous sert. Elle se contente donc de mettre, comme extraits de ce fameux bouquin, des échanges entre l'une et l'autre (qui ressemblent comme deux gouttes d'eau évidemment à ceux, téléphoniques, puis de vive voix qu'elles auront dans le roman) placés simplement en italiques.

[4] C'est le vrai problème de fond du roman puisque la tueuse semble partager cette démarche :

Mais des gens sont morts, Éloane.../>
— Oui, c’est vrai. Mais ce n’était pas notre but. Nous ne tuons pas, je vous le répète. Dès que nous avons la gamme recherchée, nous partons, Alix. Nous ne voulons rien de plus. Leur mort est peut-être regrettable, mais cela ne me concerne pas.

On ne comprend donc pas comment elle en est arrivée à tuer de sang-froid les trois occupants de l'ambulance, son frère et envisager de tuer le mari d'Alix, actes en totale opposition avec cette démarche. Dire « de toute façon cette femme est folle » est évidemment une solution de facilité.

[5] Ce point n'est pas certain, je le déduis d'une chronologie tout à fait fantasque et imprécise du roman. Elle rencontre Jussy en 1991 et commence à tuer en 1993 pour être arrêtée ensuite en 1995. Il n'est dit nulle part qu'elle a arrêté de travailler à la prison durant ces deux dernières années et la date du décès de Jussy n'est pas connue. Mais c'est un homme jeune (en 1995 il n'a que 40 ans), apparemment en bonne santé et il n'y a aucune raison qu'il décède avant qu'elle même soit incarcérée.

[6] Prévenue par l'un des lieutenants de police (on se demande pour quelle raison) qui ne pense pas un seul instant que les choses puissent mal tourner (ils l'ont quand même surprise dans la cache secrète, un flingue à la main, prête à tirer sur Éloane). Dans Haut-le-Chœur les flics ne sont vraiment pas très malins.

Illustrations de cette page : Cireur de pompes – La Croix du Nivolet – Un obus chimique de la Première Guerre mondiale qu'Éloane peut dépiauter aussi rapidement qu'un lapin – Lapins dépiautés – Nosferatu – Carte des lieux la nuit de l'évasion – Crosse aortique, sous-clavières et carotides – Pierre Schaeffer – Pierre Henry

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Évidemment, L'œuvre musicale de Pierre Schaeffer (INA – 1998) et la Variation pour une porte et un soupir de Pierre Henry (Philips – 2001) – Sonates et Interludes pour Piano Préparé de John Cage [Denon - 1990)