Encres de Chine

E
Qiu Xiaolong

Encres de Chine

États-Unis (2004) – Liana Lévi (2004)

Titre original : When Red Is Black
Traduit de l’anglais par Claire Mulkai

L'affaire de l'assassinat d'une femme étiquetée quelques années auparavant comme "dissidente" est confiée à la Brigade spéciale de la police de Shanghaï, avec comme d'habitude pour mission de montrer que le Parti n'a rien à voir avec ce meurtre. L'inspecteur principal Chen Cao étant en vacances, c'est son adjoint, l'inspecteur Yu qui va se charger de l'enquête. Il sera aidé par sa délicieuse épouse Peiqin et par son père, le Vieux Chasseur.

La situation politique "sensible" entourant ce type d'enquête, ainsi que l'héritage de la Chine maoïste dans la mentalité et la vie quotidienne des gens, avaient été longuement abordés dans Mort d'une héroïne rouge, le premier roman de Qiu Xiaolong. L'auteur ne revient donc que par légères touches sur tout ceci même si le contexte historico-politique reste présent.

Après tout, la victime fut d'abord une garde rouge enthousiaste avant de partir en rééducation puis de devenir une "dissidente" par amour pour l'intellectuel persécuté Yang. L'enquête menée par Yu et Peiqin met à jour les lâchetés, trahisons et reniements d'intellectuels soumis et, quand ils ne l'étaient pas, brisés par la violence et les humiliations, des Cents fleurs à la Révo cul (on reste néanmoins à la surface des choses). Elle montre également que les fidélités archaïques au socialisme, comme celle du vieux Wan, n'ont plus aucune place dans cette Chine moderne et individualiste qui, en vingt ans, a balayé le rêve égalitaire de la propagande maoïste.

La dénonciation de la corruption entreprise par Qiu Xiaolong est ici très intéressante, notamment parce qu'elle concerne un fonctionnaire présenté jusqu'ici comme honnête. Le pot-de-vin est devenu beaucoup plus sophistiqué, insidieux, indirect qu'autrefois mais il n'en est pas moins tout aussi efficace. La façon dont Chen Cao prend conscience de cette corruption mais surtout comment il l'intègre à sa propre existence est, au choix, assez naïve, réaliste ou très cynique. Chen pourra toujours se dire qu'il l'a acceptée pour la bonne cause mais n'est-ce pas ce que disent tous les corrompus ?

Avec Peiqin, Qiu Xiaolong réalise un très beau portrait de femme et l'on se demande si l'épouse de l'inspecteur Yu n'est pas finalement le personnage le plus intéressant de ce cycle.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/09/2006



Illustration de cette page : Scène de rue à Shanghaï

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : In C de Terry Riley, interprété par le Shanghaï Film Orchestra (1989). Une version étonnante de ce classique de la musique minimaliste, exécuté sur instruments traditionnels (durée 29 minutes).