La proie et l'ombre

L
Edogawa Ranpo

La proie et l'ombre

Japon (1925) – Philippe Picquier (1988)

Titre original : 陰獣 (Injû)
Traduction du japonais par Jean-Christian Bouvier

La proie et l'ombre (1928) : Un auteur de romans policiers voit la femme dont il est amoureux menacé par l'un de ses concurrents, homme mystérieux et insaisissable. Le test psychologique 心理試験 (Shinri Shiken) - (1925) : Le célèbre détecctive Akechi Kogoro confond un meurtrier particulièrement bien préparé aux interrogatoires

L'édition proposée par Picquier rassemble deux textes d'intérêt assez inégal. Le test psychologique est une nouvelle de 1925, de format traditionnel (nous connaissons le meurtrier dès les premières pages), qui met en scène son enquêteur récurrent Akechi, face à un criminel particulièrement intelligent. Logicien, ce dernier s'est parfaitement préparé pour déjouer toutes les questions posées dans le cadre d'une enquête de police. La perfection de ses réponses alertera le détective qui n'aura aucune difficulté à le piéger avec une demande imprévue. Brillant, mais sans véritable intérêt.

Avec La proie et l'ombre, roman court de 1928 qui ouvre le recueil, nous touchons par contre au sublime. De la première à la dernière page, le narrateur est littéralement hanté par son double “ maléfique ”, auteur d'écrits policiers comme lui. Derrière chacun des évènements atteignant le couple Oyamada, il voit la marque de ce Oe Shundei, nouveau venu dans le monde des lettres qui, après avoir capté l'attention de la critique et du public avec des ouvrages novateurs, radicalement différents de ce qui s'écrivait jusqu'alors, a soudainement disparu comme si tout ceci ne l'intéressait pas vraiment.

Orgueilleux, vaniteux, le narrateur est facilement fasciné par ses rivaux. D'abord le mari de la belle Shizuko, dont il pense être tombé amoureux lors de la visite du musée impérial de Ueno [1]. L'intérêt pour cette jolie femme n'a pris réellement sens que quand le héros a découvert – autant que supposé – les traces que laissait dans son dos et sur son cou le fouet que lui donnait son époux, vieux et riche négociant. Il a, alors, plus envié l'homme qui pouvait soumettre ce corps magnifique que désiré véritablement celui-ci (« J'allais jusqu'à observer en secret son mari »). À d'autres occasions, Edogawa Ranpo montrera bien que son personnage n'aime Shizuko que grâce à la médiation du regard de l'autre, qui est en fait la seule chose qui compte vraiment. Par exemple lorsqu'il l'observe sans qu'elle s'en rende compte depuis le grenier, comme l'aurait fait son tourmenteur, qu'il devient par substitution.

Mais c'est évidemment sur la personne d'Oe que se cristallise la folie obsessionnelle du héros. Son irruption dans le monde des lettres policières de l'archipel a proprement ringardisé tout ce qui se faisait jusqu'alors et donc le narrateur, qui en était l'un des fleurons. L'homme est d'autant plus prestigieux que personne ne le connait vraiment, il est une ombre inaccessible, inatteignable, dédaigneux de l'avis de ses pairs et, par conséquent, objet absolu de désir. Notre héros aura beau dénigrer son talent – dès les premières lignes ! – et à plusieurs reprises, essayer de le rabaisser en tant qu'être humain, le confondre avec le pire des sadiques, il ne fera que vibrer pour lui, au point de tout perdre et de toujours chercher à l'atteindre, jusqu'à la dernière page !

Les crocs de l'orgueil blessé sont bien plantés dans la chair de cet homme qui tente à tout prix de nous persuader que le fou, c'est l'autre, alors que son désir halluciné le voit derrière chaque événement et chaque personne du drame qui se joue et dont il construit lui-même l'issue fatale [2]. Qu'il soit Hirata Ichiro, l'ancien amant de Madame Oyamada, Rokura son mari défunt (accident ou crime, toutes les versions deviennent possibles dans l'esprit du narrateur) ou celui dont sa maîtresse serait l'épouse déguisée, le rival mimétique a pris possession de ce pauvre romancier comme le fit l'inaccessible Amadis de Gaule du Quichotte, faisant de lui un être aussi misérable que celui qui émergea du sous-sol dostoïevskien.

Au point que le personnage finit par se confondre avec son tourmenteur, permettant de lire aussi La proie et l'ombre comme la métaphore de qui est l'écrivain Edogawa Ranpo. L'un des rares, à mon sens, à connaitre la vraie place de l'orgueil dans cette partie sombre de l'homme où naissent violence, désir, mort et leurs alliances. Seuls James Cain et Harry Crews atteindront, peut-être, une telle clairvoyance. Tous auteurs qu'on ne lit plus beaucoup, hélas !, ou si mal.

En 2008, Barbet Schroeder a, hélas !, tiré un médiocre navet de ce chef d'œuvre : Inju, la bête dans l'ombre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/07/2011



Notes :

[1] L'actuel magnifique et incontournable Musée national de Tôkyô.

[2] D'une façon voisine de la prophétie auto-réalisatrice que traitera, magistralement, Matsumoto Seichô dans la nouvelle Le complice dans le recueil La voix.

Illustrations de cette page : Dessins à l'encre