Manuel des perdants

M
Juan Sasturain

Manuel des perdants

Argentine (1985) – Gallimard Série Noire (1993)


Traduction d'Alexandra Carrasco

Etchenique, veuf et retraité, s'ennuie. Il imite les postures des détectives de cinéma, de Boggart à Mitchum et connait toutes les situations des polars, depuis Chandler jusqu'à Feinmann. Un jour, il vend sa maison et ses biens, achète un imperméable gris et débauche le serveur de son bar favori. Après avoir américanisé leurs noms, ils ouvrent un cabinet d'enquêtes privées au cœur d'un Buenos Aires quadrillé par l'armée et commencent à redresser les torts.

Manuel des perdants est un drôle de mélange, résolument noir, avec une insistante référence au don Quichotte de Cervantès. Montrant son héros sous un côté un peu ridicule au démarrage, Juan Sasturain aurait très bien pu nous entraîner dans une sorte de parodie de polar. Or il a d'abord écrit, à mon sens, un roman classique d'une extrême violence.

daumier - quijotte Etchenique devenu Etchenaïk, dit aussi le Vieux, ne se prive pas de poser en Sam Spade ou en Philip Marlowe. Une antique Plymouth des années 40 en guise de Rossinante, le privé de Sasturain fonce également tête baissée dans les ennuis, comme son illustre prédécesseur de la Manche.

Contrairement à ce dernier, qui fonctionnait sur un mode hallucinatoire dont l'origine pouvait être trouvé dans sa rivalité mimétique avec Amadis de Gaule [1], Etchenaïk ne rencontre que des vrais méchants qui cognent, tuent, torturent et enlèvent dans ce qui semble être un climat d'impunité. Ses rapports à la fiction ne sont que mémoriels, placés là comme s'il fallait montrer que le réel est encore plus implacable et exagéré que la somme de toutes ses lectures. Bien sûr, par moments, telle situation lui rappelle le passage d'un film noir, telle autre les circonstances d'un roman. On le voit s'énerver quand les autres protagonistes n'agissent pas ou ne parlent pas comme le feraient les héros de Chandler ou Hammett, parce qu'il aimerait que tout soit aussi parfait. Mais Etchenaïk reste plutôt conscient des dangers du réel et de son immense violence, à laquelle il va intensément contribuer.

C'est ce qui frappe le plus dans ce Manuel des perdants. Cette folle cavalcade dans les rues de Buenos Aires où s'entassent les cadavres, où l'on défouraille dans tous les sens, où l'on pose des bombes pour se débarrasser des importuns, a lieu sous le regard d'une police et d'une armée omniprésentes que cela ne semble guère troubler.

Sasturain, Argentine, dictature Même si Le Vieux bénéficie de la bienveillance d'un enquêteur – Macías alias Le Rouquin, qui couvre assez souvent ses arrières –, ceci en dit long, je pense, sur le climat de plus grande violence et d'arbitraire qui règne dans la capitale à cette période. Du coup la mort du chanteur de tango, l'enlèvement du jeune Vicente et les dizaines de victimes périphériques aux activités du duo passent pour de la roupie de sansonnet.

Les deux affaires dans lesquelles ils s'engagent sont complexes parce que Etchenaïk ne prend guère le temps de réfléchir et qu'il préfère donner d'abord des coups, ou en recevoir, avant de faire le point. Comme le héros, on peine parfois à savoir qui est qui dans ces histoires de vengeance, de trafic de drogue et de corruption des classes dirigeantes dans lesquelles intervient un inévitable groupe extrémiste. Mais coups fourrés, trahisons, double jeu font qu'avec tout le gin que s'envoie un Vieux bourré d'adrénaline, on ne s'ennuie jamais.

Les derniers chapitres de Manuel des perdants nous en disent un peu plus long sur les motivations poussant Etchenaïk à endosser ce rôle de justicier et le rôle métaphorique qu'il tient. Le détective créé par Juan Sasturain, servi par une langue puissante, drôle et baroque, reste un personnage tout à fait singulier de la littérature noire mondiale.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/10/2009



Notes :

[1] voir René Girard Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961

Illustrations de cette page : Don Quichotte et la mule morte d'Honoré Daumier • Danseurs de tango

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Maquillaje d'Adriana Varela (Acqua - 1993)