Tokyo Express

T
Matsumoto Seichô

Tokyo Express

Japon (1958) – Philippe Picquier (1989)

Titre original : 点と線 (Ten to Sen)
Traduction du japonais Karine Chesneau

Un couple est retrouvé mort sur une plage du Kyushu. La police conclut à un double suicide d'amants malheureux mais Torigai Jutaro, un vieil inspecteur soupçonneux, trouve étrange que l'homme ait déjeuné seul au wagon-restaurant du train qui amena le couple depuis la capitale. Enquêtant pour son propre compte, il découvre bientôt d'autres éléments dérangeants. Il va confier ses doutes à un policier tokyoite, l'inspecteur Mihara Kiichi. Celui-ci s'intéresse au défunt, témoin capital dans un scandale de corruption touchant un important ministère.

Le point de départ de Tokyo Express, célèbre roman japonais vendu à plusieurs millions d'exemplaires et qui apporta la gloire et la renommée à son auteur, est assez identique à celui adopté dans les nouvelles publiées en France dans le recueil La voix. Une affaire simple et ordinaire change soudainement de nature parce qu'un détail d'apparence trivial heurte la sensibilité, le sens de l'harmonie ou de la beauté de l'un des personnages. Le vieux Torigai ne peut se défaire du sentiment qu'une femme amoureuse aurait accompagné son amant au wagon-restaurant, même si elle ne souhaitait pas déjeuner elle-même. Où était alors la jeune femme et que faisait-elle ? Et, le doute s'installant, comment expliquer les quelques minutes d'écart entre les deux gares le soir du drame ?

matsumoto seicho tokyo expressEn fait, Mastumoto nous a désigné, dès les premières pages du livre, tant le principal suspect que les possibles raisons du crime, bien avant que celui-ci ne soit commis. Quand il reprend l'enquête, toute la tâche de l'inspecteur Mihara va être de déconstruire ce "crime parfait" en réduisant à néant les alibis sophistiqués du meurtrier. Alternant périodes d'enthousiasme et de découragement, Mihara Kiichi va résolument se maintenir au-delà des apparences et des évidences, mettant à jour la conspiration nécessaire à l'accomplissement des meurtres.

D'après van Gulik, ces enquêtes "à la Colombo" étaient la forme classique du roman policier chinois, où le lecteur était mis au courant dès le départ de l'identité du criminel et observait tout au long du récit le jeu du chat et de la souris avec l'enquêteur. Dans Tokyo express, Matsumoto subvertit cependant le genre, d'abord en inscrivant son histoire dans une affaire de corruption qui marquera le début de la critique sociale dans le nouveau polar japonais, ensuite en ménageant un coup de théâtre final, à la fois conforme aux canons du roman policier occidental et à l'esprit traditionnel nippon.

Calme, simple et fluide, l'écriture de Matsumoto rend cette complexité narrative totalement abordable par tous, ce qui explique certainement son immense succès. Comme Yasuda Ryoko, j'ai aussi trouvé matière à divagation poétique devant tous ces mouvements de trains qui sont la clé de l'énigme de Tokyo Express et le pouls de son histoire.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/05/2007



Illustration de cette page : La motrice 151, mise en service en 1958 sur le ligne Tôkyô-Sapporo

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Les Glass Works de Philip Glass sur galette Sony Masterworks de 1982 (The Philip Glass Ensemble dirigé par Michael Riesman)