Faut pas rire avec les Barbares

F
Albert Spaggiari

Faut pas rire avec les Barbares

France (1977) – La manufacture de livres (2011)


Journal de guerre racontant les deux dernières années de la présence française en Indochine, à travers le quotidien des membres d'une compagnie de parachutistes (réédition d'un ouvrage publié en 1977 chez Robert Laffont)

Sans les hasards du service de presse, Faut pas rire avec les Barbares serait passé sous mon radar parce que, n'ayant pas le temps ni le goût de tout lire, je fais évidemment des choix qui vont rarement dans cette direction.

La Manufacture de Livres édite ou réédite des romans sur le milieu et/ou écrit par d'anciens truands et l'auteur, ici, ne pouvait pas la laisser indifférente. Surtout connu pour le rôle qu'il s'est attribué dans le casse du siècle à Nice [1], au milieu des années 70 et pour la cavale très médiatique qui suivit, Albert Spaggiari a fait publier trois livres, dont ce récit qui raconte la guerre de pacification en Indochine vue par des hommes de troupe.

À l'image du conflit qu'il retrace, Faut pas rire avec les Barbares est un témoignage dur, éprouvant, qui montre la rapide transformation de ces jeunes engagés volontaires en machines à tuer. En en faisant un roman polyphonique, mêlant les voix de plusieurs personnages d'origine sociale et de motivation à être soldat très différentes, Spaggiari réussit en partie à illustrer les tourments moraux de certains, la totale insensibilité des autres, leur endurcissement à tous et comment chacun s'accommode ou non avec sa conscience, quand il en a une.

La naissance de ces barbares se fait au cours de ce conflit dont personne ne veut, mené avec l'argent des Américains et le sang des Français (mais surtout celui des coloniaux – locaux, maghrébins, africains – et des étrangers de la Légion). Une guerre subversive où « l'ennemi, c'est la population », où les destructions et les massacres se succèdent sans discrimination pour couper court aux possibilités du viêt minh. C'est à cela que sont confrontés ces jeunes gens, bagarreurs, un peu truands pour certains, morts de trouille lors de leur premier saut et de leur engagement dans la bataille, morts de honte parfois quand ils tuent, mais qui construisent pour survivre un monde bien à eux.

Les soldats tombent, d'autres les remplacent, les solidarités initiales, même habillant la plus grande haine, demeurent tenaces. Dans ce lent voyage vers l'enfer de l'homme, on ne distingue bientôt plus nettement les différences chez ceux qui restent. Tous se plaignent de l'absurdité des opérations, l'incompétence du commandement, la trahison des politiques, l'abandon dont ils sont victimes par la Mère Patrie. Cette chronique de la déshumanisation ordinaire est aussi celle de leur ressentiment, de leur racisme, de leur sexisme, de ce pillage incessant des biens et des êtres qu'ils estiment légitime. Une guerre... Sale, ignoble, immonde... Forcément.

La première partie, qui occupe les 4/5ème du livre est assez intéressante, même si Spaggiari semble avoir du mal à se mettre à la place de certaines voix (celle de Romain notamment). Elle couvre les événements dans lesquels a été engagé le 3ème bataillon de parachutistes coloniaux, depuis l'évacuation d'Hòa Bình début 1952 jusqu'à l'échec de la bataille de Na Sam à la fin novembre de cette même année. La deuxième partie du récit concentre en quelques pages toute l'année 1953 jusqu'à la défaite de Diên Biên Phu en mai 1954, période où Spaggiari était sans doute en prison. Ce final devient du même coup un très classique récit de guerre, où le principe des voix différentes est à l'état de traces. L'auteur y dresse le panégyrique de Bigeard (sous le nom transparent de commandant Jarby) et fixe le sort de ses survivants.

Bert le cynique, anar de droite, qui est certainement Spaggiari idéalisé [2], domine Faut pas rire avec les Barbares, tant dans ses prises de paroles que dans la haine ou l'amour qu'il suscite auprès des autres personnages. Il possède une vision lucide et politique de la situation [3], il n'a pas de scrupules, il se veut truand, malin et se rêve, pour plus tard, flic. Riton, Romain, Larry, apportent des contrepoints éclairants (même si l'écriture, faible, n'est pas très convaincante) sur le trouble moral, la fraternité d'armes et la perception de cette guerre qui les a fait passer de l'enfance à la barbarie, sans escale (en librairie le 27 octobre 2011).

On se rendra par curiosité sur le site de l'ECPAD pour voir comment étaient perçus par les médias d'actualités la colonisation française en Indochine et le conflit : Problèmes d'Extrême-Orient

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/11/2011



Notes :

[1] Présenté durant des années par lui-même et par des médias avides comme le "cerveau" de ce coup, il semble que son rôle a été réévalué depuis, ce qui expliquerait peut-être la maigre part du butin qui fut la sienne. Le grand banditisme marseillais serait sans doute le véritable opérateur du casse de la Société Générale de Nice. Il reste à Spaggiari sa rocambolesque évasion et le soutien dont il bénéficia de la part des anciens membres de l'OAS, de l'extrême-droite nationaliste et du personnel politique niçois de l'époque, qui étaient souvent les trois à la fois.

[2] Ne le fait-il pas mourir en héros, sauvant le commandant Jarby ?

[3] Possiblement construite après coup.

Illustrations de cette page : Prisonnier viêt minh - Dans la rue à Saïgon

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Le silence.