Irezumi

I
Tagaki Akamitsu

Irezumi

Japon (1948) – Denoël (2016)

Titre original : 刺青殺人事件 (Shisei satsujin jiken)
Traduction du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon

Dans les ruines du Tôkyô d'après-guerre, une femme porteuse d'un sublime tatouage est assassinée, dans une pièce close de l'intérieur où l'on ne retrouve que sa tête et les parties inférieures de ses membres.

Irezumi [1] est un très classique whodunit – dénoué au dernier moment par un enquêteur génial alors que la police piétine sur l'affaire depuis des mois –, dans lequel le plus important, puisqu'il s'agit d'un mystère en chambre close, se situe dans le comment ?

Je dois reconnaître que cette histoire criminelle est susceptible d'apparaître comme peu passionnante, même si la façon dont le jeune logicien Kamizu Kyôsuké départage les deux principaux suspects est plutôt inhabituelle. Conscient que la mise au point du meurtre de la femme sans tronc (et ceux qui vont suivre) repose sur un certain type d'intelligence, Kamizu joue une partie de go avec l'un, une de shôgi avec l'autre, qui lui permettent de mieux mesurer forces et faiblesses de ses adversaires.

Le problème posé par la salle de bains close est, comme d'habitude, à la fois incroyable, ingénieux et fort simple... une fois expliqué. C'est à ce moment seulement qu'Irezumi prend toute sa saveur, car l'affaire a reposé sur des détournements d'attention et des illusions créés par le meurtrier dont le lecteur a été autant victime que les enquêteurs.

En attendant, ce roman au parfum un peu désuet se présente comme une mine d'informations sur le Japon de cette époque et le Tôkyô des décombres. On retrouve d'importantes traces de superstition, à travers la malédiction serpent, grenouille, limace issue du Jiraiya goketsu monogatari, ou encore le vieux manoir hanté de Mitaka. Mais c'est bien entendu tout ce qui concerne le tatouage qui apparaît comme le plus intéressant. La monomanie inquiétante de Hayakawa Heishirô, le fameux Dr Tatouage qui achète sur pied les plus belles pièces pour sa collection, fait évidemment de lui un coupable idéal.

La dimension érotique du tatouage, dont use et abuse Nomura Kinué – notamment pour séduire le Dr Watson de l'histoire, le médecin Matsushita Kenzô – est naturellement très présente aussi. Son caractère sulfureux, lié à la fois à son interdiction et au fait que seuls les marginaux (et les rebuts de la société) y avaient toujours recours, est rappelé dans toute son ambivalence. Perçus négativement par la majorité de la population, ces iruzemi restent, pour certains Japonais, des œuvres d'art particulières, vivantes, recherchées, éphémères aussi. Le temps les efface [2], la mort les éteint [3].

Si on la connaît, on ne peut que penser à la nouvelle Le tatouage de Tanizaki Jun.ichirô qui rassemblait, sublimés et sur quelques pages d'une absolue précision, la folie, l'érotisme et les ténèbres sadiques et masochistes liés à sa pratique et qui se retrouvent dilués dans cet Irezumi.

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/01/2017



Notes :

[1] Jusqu'au début de l'ère Meiji, irezumi (入墨) désigne le tatouage pénal, celui que l'on apposait comme marque d'infamie à un endroit plus ou moins voyant du corps des criminels et des délinquants. On retrouve cette pratique en Chine, décrite dans le célèbre roman Au bord de l'eau (水滸傳 Shuihu zhuan), ainsi que, plus proches de nous, dans les aventures du Juge Ti de Robert van Gulik. Le mot s'est peu à peu imposé dans le courant du XXe pour signifier notre tatouage.

Pour se différencier, le tatouage artistique était nommé horimono (彫物) à partir du début du XVIIIe et l'on retrouve le préfixe Hori (de horu, graver, tailler, ciseler) dans les noms des grands tatoueurs de l'Histoire dont les œuvres sont traquées par le Dr Hayakawa (Horiuno, Horikane, Horikin, Horigorô, Horiyasu).

Le titre original d'Irezumi (Shisei Satsujin Jiken) fait appel à un troisième mot, shisei (刺青), qui fut utilisé pour la première fois par Tanizaki Jun.ichirô, dans sa nouvelle de 1911 justement titrée Shisei (en français Le tatouage).

[2] Ce que le terme shisei tentait de retraduire, la teinte noire du tatouage virant au bleu avec le temps (voir Émergence et implications sociales du tatouage au Japon pendant Edo : Étude de cas de l'irebokuro et de l'horimono, Annie Prate, Université de Montréal, 2007).

[3] Cette note révèle une donnée essentielle d'Irezumi

Spoiler: Highlight to view

Comme le décrit si bien la mort de Kinué :

Sur le dos immaculé de la ravissante jeune femme étendue face contre terre, le chef-d’œuvre de Horiyasu, Orochimaru, laissa éclater ses couleurs rutilantes. Pâlissant à mesure que le sang s’écoulait du corps sans vie, le tatouage changea subtilement de teinte, tel un arc-en-ciel se dissipant dans les airs.