Lune de glace

L
Jan Constin Wagner

Lune de glace

Allemagne (2003) – Gallimard Série Noire (2006)


Traduction de Stéphanie Lux

Alors qu'il vient de perdre sa femme de maladie, un jeune inspecteur de Turuk enquête sur des morts suspects qu'il attribue immédiatement à un seul et même assassin.

Lune de glace pourrait être une énième variation sur le thème du tueur en série mal dans sa peau, qui (re)découvre la toute-puissance dans l'accomplissement de meurtres imputables à un autre lui-même, invisible et insaisissable. Il est en partie cela et c'est sans doute l'aspect dispensable du roman, tellement lu déjà, avec parfois nettement plus de talent [1] !

On peut sauver en partie Lune de glace si l'on envisage que le vrai propos de Jan Constin Wagner, c'est le deuil. Kimmo Joenta a assisté impuissant au décès de Sanna, sa jeune épouse. L'existence du policier est irrémédiablement envahie par le vide de cette absence, par cette souffrance qu'il n'arrive pas à formuler et qu'il tente de fuir dans le travail.

En même temps qu'elle l'a anesthésié, cette mort semble avoir décuplé ses perceptions, son attention, son intérêt à la comprendre. Les meurtres commis par Vesa Lehmus (le lecteur connait très tôt l'identité du tueur et la vague motivation le guidant) offrent un terreau propice à cette expérience humaine inédite. Comment Kimmo perçoit-il les corps sans vie des victimes ? Comment leurs proches ressentent-ils ces décès et en quoi leurs émotions, leur douleur diffèrent-elles de celles du policier ? Ces questions prennent le pas sur la routine de l'enquête et Wagner construit Kimmo à la fois détaché et impliqué, pouvant jeter un regard extérieur sur lui-même comme il le fait sur les autres, allant même jusqu'à faire venir d'Allemagne un ancien flirt de la dernière victime afin d'épier ses réactions, face à cet assassinat et sa promesse non tenue de la rejoindre un jour en Finlande.

Tout ceci sonne parfaitement juste, mais nous sommes, hélas !, dans un thriller, genre qui nécessite de clore l'enquête pour qu'émerge ce groupe de flics – sans doute comme protagoniste d'une série – tout en faisant passer un léger frisson sur la couenne endurcie du lecteur. Cela conduit Wagner à invoquer une proximité entre le policier et l'assassin totalement tirée par les cheveux, la médiation improbable d'une petite fille et d'un morceau de musique et une quasi-transe oraculaire à la découverte de l'identité du meurtrier que j'ai trouvé, pour ma part, parfaitement ridicule.

Il faudra sans doute lire autre chose que cette Lune de glace pour savoir si Jan Constin Wagner représente quelque chose dans le roman policier allemand, comme le pensent certains critiques (dont la clairvoyance me laisse souvent dubitatif) [2] .

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/03/2013



Notes :

[1] Notamment dans le très beau Harjunpää et l'homme-oiseau, du Finlandais Matti Yrjänä Joensuu, décrivant la personnalité double d'Asko, lui-aussi voyeur de la faiblesse ensommeillée des êtres.

[2] Les teutons flingeurs. Merci à Yann Le Tumelin pour ce lien.

Illustration de cette page : La cathédrale de Turuk

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Miles in Montreux l'intégrale CD5, 6 et 7 (Columbia/Legacy - 2002)