L'institut de recherches

L
Staffan Westerlund

L'institut de recherches

Suède (1983) – Christian Bourgois (1994)


Traduction de Philippe Bouquet

Une journaliste malade et dépressive chargée des faits divers dans une feuille de chou locale réussit à relier une mort étrange et deux incendies criminels, dans lesquels deux familles ont péri, avec les activités d'un laboratoire de recherches dans lequel travaille son mari, avec qui elle ne s'entend plus.

Christian Bourgois avait introduit en France, au début des années 70, Maj Sjöwall et Per Wahlöö et pensait tenir, avec Staffan Westerlund, leur digne successeur. C'est du moins ce que laisse entendre la quatrième de couverture de L'institut de recherches, qui voit dans la série écrite par Westerlund « une analyse encore plus poussée d'une société malade de l'argent », prête à des crimes qui semblent n'intéresser qu'assez peu un pays atone et une police inefficace.

De série nous n'eûmes pas puisque deux opus seulement furent traduits, sur les douze fictions publiées par cet avocat de formation, qui fut aussi prolifique en ouvrages sur l'environnement. On sait que Svärtornas år, son deuxième livre qui obtint le Prix du meilleur roman policier suédois, tournait autour de la question nucléaire et que Chant pour Jenny, chez Bourgois également, avait pour toile de fond les agissements criminels d'un laboratoire pharmaceutique.

On ne s'étonne donc pas de retrouver ici un mystérieux institut de recherches auquel une journaliste au bout du rouleau mental et physique va rattacher plusieurs morts suspectes. Le premier tiers du roman installe les différents protagonistes et surtout le mécanisme qui permettra ensuite d'introduire l'héroïne de la série, l'avocate Inga-Lisa Östergren. Cette phase d'exposition assez lente et guère palpitante se termine cependant par une surprenante chasse à l'homme sur l'eau, conduisant au décès de Lisbeth Östergren qui seul pouvait motiver l'entrée en scène de sa sœur aînée.

En dehors des différentes menaces que l'auteur va faire peser sur la tête de son personnage et de ses alliés, la description de l'implantation puis du fonctionnement de l'institut (qui, nous allons l'apprendre, mène des recherches bactériologiques secrètes à des fins militaires) est un pur régal. Le portrait de la Suède que fait Westerlund dénonce les démissions conjointes – par paresse civique, égoïsme, contentement de soi ou compromission –, des autorités, des politiques, des scientifiques, mais également des citoyens. Ce constat est évidemment universel et peut être appliqué, de nos jours et dans nos beaux pays, pour toute activité dont on se refuse à envisager le mauvais côté pour ne retenir que les emplois créés ou le prestige apporté. La justice est la seule institution à ne pas être brocardée ici, parce qu'elle semble être, pour l'auteur, l'unique moyen d'arrêter les gens puissants qui sont derrière l'Institut. Pas forcément en les attaquant directement comme le comprendra Inga-Lisa Östergren.

Je dois dire que cette dernière, quintessence de la beauté, de l'intelligence, de la ruse, de la réussite sociale et professionnelle, héroïne décidée, autoritaire, manipulatrice [1] et ultime recours, est la principale raison de ma réticence à l'égard de L'institut de recherches. Son sexe n'a évidemment rien à voir là-dedans, un homme possédant les mêmes attributs serait également à mes yeux trop providentiel, trop surhumain pour être supportable. De tels personnages laissent croire, in fine, qu'il suffit d'être plus malin que les puissants et d'anticiper leurs mouvements pour résoudre aisément les problèmes, puis de laisser le soin de les punir à une justice qui, miraculeusement, aurait été épargnée par ces enjeux de pouvoirs et l'assoupissement démocratique du pays et se situerait immanquablement du côté du droit des gens.

C'est une naïveté que nous ne ne retrouvons pas dans Le roman d'un crime [2] et que, surtout, nous ne pouvons nous permettre dans la vie véritable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/02/2013



Notes :

[1] Allant jusqu'à faire tuer le mari (détesté) de sa sœur (défunte) par ses adversaires pour qu'ils se dévoilent.

[2] Nom générique des dix romans écrits par Maj Sjöwall et Per Wahlöö. Voir sur Le Vent Sombre : Le roman d'un crime

Illustration de cette page : Éprouvette

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Made in USA de Pizzicato Five (Matador - 1994) – The Complete Miles Davis At Montreux, CD 8 (Columbia - 2002)