Négropolis

N
Alain Agat

Négropolis

France (2012) – La manufacture de livres (2012)


Chacal dirige d'une main de fer un trafic de drogue des deux côtés de l'Atlantique. Alors que d'importants narcos envisagent d'utiliser son réseau, son adjoint en métropole, JC – qui roulait pour son propre compte – est assassiné. Chacal décide de se rendre en France pour remettre de l'ordre et récupérer son fric, tandis que les associés de JC, qui le voient comme le commanditaire du meurtre, ne cherchent qu'à se venger.

Récit criminel violent, destructeur parfois à l'excès, Négropolis vaut à mes yeux pour la réflexion sur l'identité qu'y a glissé Alain Agat.

Le “ qu'est-ce qu'être Antillais ? ” n'est pas soumis à la même urgence, ni aux mêmes contraintes selon que l'on vit au pays – comme Chacal –, en exil dans la froide et lointaine métropole – comme JC et ceux qui prendront sa suite –, ou encore apatride comme Joris, flottant entre ces deux pôles pour finalement choisir la fuite, hautement symbolique, dans la forêt guyanaise, tel un esclave marron ou un forçat en rupture de ban.

Négropolis décrit parfaitement comment se crée, à partir de rien, une différenciation [culturelle] et en quoi elle sert à ordonner cette microsociété et ses rapports au monde. Chacal, le chef de la bande, Dominiquais immigré en Guadeloupe voisine, ne tire pas seulement son pouvoir de sa très grande violence et de ses accointances avec les producteurs de drogue, mais aussi d'une supériorité symbolique née de sa conception de l'identité antillaise [1].

Tout au long du roman, on le verra éprouver un très profond mépris pour les Négropolitains [2], ceux de l'autre côté de l'Océan, explicitement si loin de leurs racines et de leur langue, implicitement si proches et si soumis aux blancs. Lui vit au pays, parle créole et, richissime tout en restant discret, il est persuadé ne faire de concessions à personne, à commencer par les autorités. Agat montre que cette conception identitaire est un piège, parce qu'elle est due en partie à l'autarcie de la bande, à un repli sur soi débilitant en termes culturels (les échanges entre les membres se limitent à la musique et au football) et surtout à une illusion consentie (qui explosera lorsque Chacal se mettra en cheville avec les grands truands de St Martin), d'autant que leur mode de vie copie servilement celui que l'on trouve dans certains clips raps amerlocains : kitchs, creux et mysogines.

Pour les Antillais en exil dans les terres froides et inhospitalières de la Mère Patrie, le problème est différent puisqu'ils sont immergés dans une culture dominante et dans une position économique et sociale où ils sont souvent niés. Si JC et ses amis dealent, c'est d'abord – estiment-ils – pour répondre à cette urgence de pauvreté, au cœur de leur cité qu'ils organisent en citadelle. Là encore, il s'agit d'un système autarcique dans laquelle la richesse financière née du trafic cohabite avec une acculturation voisine de celle des îles : la bande à JC comme celle à Chacal parle de foot et de musique de là-bas, vrais et semble-t-il uniques motifs de fierté et de contentement. D'ailleurs, quand les deux fusionneront provisoirement le temps précédant la guerre, c'est sur cette base minuscule mais suffisante que se fera leur entente.

Ni Joris ni son frère JC ne sont réellement dupes de ce qu'ils sont dans ce monde-là : des nègres et des criminels. Tous les deux cherchent à fuir cette prédestination, le premier dans un double retour – à l'honnêteté et à ses racines –, le second dans un double mensonge.

JC est l'incarnation vivante de ce mensonge à soi et aux autres dans lequel se débat le Noir, dans une société où il est dominé culturellement et politiquement [3]. Sans talent particulier qui lui permettrait de s'extraire de ce ghetto, sans autre perspective qu'une solution individuelle (par absence de formation/motivation/engagement), JC est conduit à duper tout le monde, depuis Chacal – qu'il vole – jusqu'à Nadia – à qu'il y propose une image de délinquant rédimé et dont il se sert pour accéder à des strates sociales qui lui sont interdites –, en passant par ses propres associés, à qui il dissimule ses rêves de pouvoir et de grandeur.

Car le premier abusé est JC lui-même, qui a été obligé d'endosser la personnalité de son frère Joris pour paraître intéressant et acceptable et qui, fier de son double jeu auquel il dit ne pas croire, s'est néanmoins créé un univers naïf et secret où il accumule les attributs symboliques du pouvoir. Quand il va menacer Manian dans les premières pages de Négropolis, il est vraiment persuadé – pour son propre malheur – de sa toute-puissance.

Joris, perdu entre ces deux pôles, entre ces deux mondes, représente le point de vue raisonnable. Il a rejeté la délinquance et, pour un temps, son mode d'expression unique qu'est la violence tout en tentant de trouver, au pays, la terre où il pourrait poser, et peut-être enraciner, son errance. Joris ignore cependant ce qu'“ être Antillais ” signifie et c'est pourquoi il est contraint à la fuite. C'est Nadia qui lui montrera l'impossibilité de découvrir sa voie par une simple rupture avec ce qu'il est. Il doit au contraire s'ouvrir à sa négritude, en accepter les contraintes et la grandeur, y chercher d'autres motifs de fierté que la dizaine de footballeurs qui font rêver chaque génération, d'autres modèles et dégager les raisons et la force pour un nouveau pacte avec le monde.

En déchaînant l'enfer par la venue en France de Chacal, Alain Agat dénonce parfaitement la fragilité des illusions de chacun, le caractère artificiel de leur opposition et le danger qu'il y a à s'y soumettre. Comme dans le Cycle de Harlem de Chester Himes, céder à la violence aveugle comme refuser de faire front commun ne peut amener qu'à la destruction de tous, sous le regard cynique d'un flic blanc qui sait bien que le pire ennemi du Noir, c'est lui-même. L'effondrement complet de ce système avant son remplacement par un autre totalement équivalent auquel nous invite Négropolis a quelque chose d'un peu bâclé au niveau de l'écriture et son final pourra paraître inutilement mélodramatique. Mais il pose de façon plutôt adroite une question identitaire aux accents universels.

Chroniqué par Philippe Cottet le 08/04/2012



Notes :

[1] Également valable pour le personnage de Miko, qui lui dit clairement son mépris : « La naissance de ces descendants d'esclaves en métropole ne pouvait pas tout expliquer. Rien ne leur interdisait d'apprendre à parler créole en terre parisienne. Or, ces gens parlaient comme des blancs, pensaient comme des blancs (...) », page 78.

[2] Mais pour les Martiniquais également.

[3] Tel qu'il a été très tôt mis en lumière par les grands écrivains noirs, qu'ils soient américains (Baldwin, Wright ou Himes) ou de la Négritude (Césaire).

Illustrations de cette page : Aimé Césaire – Lilian Thuram

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The best band You never heard in Your life de Frank Zappa (Rykodisk - 1994) – You can't that on stage anymore vol I, II, III du même Zappa (Rykodisk - 1988 & 1989)