Blackrun

B
Alex Barclay

Blackrun

Irlande (2010) – Michel Lafon (2010)


Traduction de Jean-Pascal Bernard

Après avoir travaillé sous couverture et démantelé, dix ans plus tôt, un cartel de la drogue, l'agent fédéral Ren Bryce va se retrouver au centre d'affaires qui visent à la discréditer tandis qu'à l'autre bout du pays, on accuse son frère, qui s'est suicidé trente ans plus tôt, du meurtre d'un de ses jeunes élèves.

Pour écrire Blackrun prenez une femme entre trente-cinq et quarante ans. Faites-en un agent fédéral, dévoué, accrocheur, bonne buveuse, ne vivant que pour son travail dans une structure exotique du FBI, chargée de traquer les plus dangereux criminels et où elle est la seule femme. Inventez-lui un background qui permet de créer un lien entre elle et la troisième personne la plus recherchée, lien empoisonné et mortel s'entend. Injectez-lui une dose massive de testostérone afin qu'elle soit le mâle alpha de la horde, une blessure secrète (le suicide d'un de ses frères) et un désordre mental (elle est bipolaire, ce qui la fait passer du bien-être à la dépression en trente-cinq centièmes de seconde et la fait coucher avec tout ce qui bouge sur cette Terre, mais ce n'est pas de sa faute, elle se soigne...). Ah, dotez-la également d'une mère horripilante (c'est un pléonasme) parce que portant tout le malheur du monde sur ses épaules tandis que son père joue au tennis [1].

cheerleader des broncos denverBien. Maintenant, balancez-lui sur la tête toute une série de malheurs qui la touchent au plus près, secouez et laissez-lui trois cent pages pour élucider, avec un impressionnant crescendo dans le pathos [2] : une disparition vieille de trente ans, un meurtre non résolu depuis vingt, une trahison mal digérée et l'effondrement d'un cartel de la drogue vieux de dix, la liquidation spectaculaire d'un avocat et l'enlèvement de ses deux fils datés de quelques semaines, une exécution fraiche de quelques jours. Bon, c'est vrai que presque tout est lié, mais quand même : quelle femme !

Surtout que si l'héroïne de Blackrun sauve ainsi le monde, c'est au détriment de son propre bonheur, incapable qu'elle est de garder ce garçon au petit cul serré et devant supporter l'angoisse inquiète de sa famille/mère qui aimerait bien qu'elle rentre dans le rang. Voilà, tout cela va très, très vite compte tenu du cahier des charges des affaires à résoudre, d'où le titre français Blackrun (The time death en version originale). Roman féminin dopé au speed, il conviendra parfaitement au public visé et récoltera sans doute – malgré un côté très violent – d'excellentes critiques dans Elle, Cosmo ou sur les blogs de filles (ah, les moments de fragilité de Ren, c'est trop mignon...) parce qu'il présente une femme qui tient la dragée haute aux hommes, ne s'en laisse pas compter, mais dont la dernière pensée secrète est « Je veux un homme dont je porterai l'anneau jusqu'à la fin de mes jours. Mon prince charmant à moi. Un homme avec une cravate jaune. »

Beaucoup de bruit pour rien.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/11/2010



Notes :

[1] On ne peut pas se fier aux hommes, c'est bien connu.

[2] Le final entre Domenica, son fils et Ren et un moment d'anthologie.

Illustration de cette page : Une cheerleader (aucun rapport) des Broncos Denver (parce que l'action s'y déroule).

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Heligoland de Massive Attack (2010)