Hôtel du Grand Cerf

H
Franz Bartelt

Hôtel du Grand Cerf

France (2017) – Seuil (2017)


Effectuant des repérages pour un documentaire revenant sur la mort d'une actrice, quarante années plus tôt dans les Ardennes belges, un jeune Parisien tombe au milieu d'un psychodrame villageois où s'entassent les cadraves. Un policier démesuré est en charge de l'enquête.

Hôtel du Grand Cerf est un whodunit de facture très classique dont on va retenir d'abord l'humour et la cruauté, omniprésents.

À Reugny, bourg impersonnel qui abrite depuis des décennies secrets et rancœurs, un homme détesté de tous est retrouvé sauvagement assassiné. Ancien douanier, il avait pris l'habitude d'espionner ses concitoyens, non pour les faire chanter, mais simplement pour entretenir la haine qu'il leur portait.

Personne ne le regrettera, à commencer par Vertigo Kulbertus, loufoque et éléphantesque enquêteur, obèse fier de l'être, qui se désole que le défunt vienne gâcher les quatorze jours qui le séparent de la retraite. Il sera à peine plus peiné de l'assassinat de l'idiot du village qui suivra et légèrement incommodé par la disparition d'Anne-Sophie, la fille de la famille Londroit qui tient l'hôtel du Grand Cerf. Ses quatre repas journaliers à base de frites et les litres de bière destinés à lubrifier des articulations qui ne peuvent plus le porter semblent être ses uniques préoccupations, même si ses questions, ses sous-entendus et allusions, perturbent les habitants.

Avec un policier dont la technique pour débusquer l'assassin consiste à être le plus caustique et le plus énorme possible – « je fiche un coup de pied dans la fourmilière, je piétine le bon sens, la logique, la politesse. J'abuse des pouvoirs qui me sont conférés » –, Bartelt joue sur du velours [1]. Mais derrière les outrances de Vertigo, Hôtel du Grand Cerf cache un portrait cruel de cette humanité, depuis l'indifférence du père de l'idiot – enfin débarrassé de ce poids – jusqu'à l'hypocrisie manipulatrice de la vieille Londroit coincée dans sa chaise d'infirme, en passant par la machination à l'œuvre derrière les meurtres, dont l'origine est à trouver dans les heures sombres de la Libération, puis la jalousie et la haine que tous se portent.

Hôtel du Grand Cerf se termine sur une note inattendue et joyeusement immorale, où les méchants sont néanmoins punis. Le roman de Franz Bartelt est une mécanique ingénieuse et finement écrite, rangeant Vertigo Kulbertus au Panthéon des enquêteurs philosophes et déjantés – à la façon de ceux, par exemple, d'Heinrich Steinfest. En cette période de stress national [2], voilà qui est appréciable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/05/2017



Notes :

[1] L'entretien que Vertigo impose à Richard Lépine, richissime et hautain dirigeant d'un centre de motivation pour cadres dynamiques qui possède les trois-quart de la ville, est exemplaire de ses façons de bulldozer :

Vous avez des hémorroïdes, peut-être, monsieur Lépine. (...) Je n'en ai pas moi. C'est une chance, hein ? Voyez-vous, je grossis depuis que je suis vivant. J'ai grossi toute ma vie. Je grossis encore. Je grossis de partout. Du ventre, bien, sûr. On commence toujours par grossir du ventre. Mais je grossis aussi des genoux et des oreilles. J'ai de grosses oreilles. Je grossis des pieds. Je gagne une pointure tous les cinq ans. De partout vous dis-je. Eh bien, je vais peut-être vous épater, mais je n'ai jamais grossi de l'anus. Voilà quarante ans que mon anus est stable, qu'il n'a pas pris un gramme. Le problème, c'est que je mange de plus en plus. Par conséquent, j'ai de plus en plus de déchets à éliminer. Vous voyez le calvaire. J'ai grossi de la bouche et du coffre, mais mon anus n'a pas suivi cette évolution. Elle est là, monsieur Lépine, la souffrance de l'obèse, son déséquilibre.

[2] Cette chronique d'Hôtel du Grand Cerf est écrite entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2017.