Guillotine sèche

G
René Belbenoit

Guillotine sèche

France (1938) – La manufacture de livres (2012)


Traduction de P.F.Caillé

Le récit de quinze années « parmi les morts-vivants » de René Belbenoit, condamné à la transportation en Guyane pénitentiaire au début des années 1920, qui s'évada à plusieurs reprises, fut repris presque autant de fois, et ne cessa d'observer et d'analyser l'absurdité et la violence du bagne.

Après l'indignation journalistique d'un Albert Londres qui attira l'attention du monde sur l'inhumanité de la colonie pénitentiaire de Guyane (Au bagne et le plus aventureux Au revoir Cayenne racontant la Belle de Dieudonné [1]) et bien avant le très controversé Papillon d'Henri Charrière – roman composite et vaniteux –, il y eut donc cette Guillotine sèche, implacable et intelligent constat sur la réalité guyanaise.

La très grande force de ce récit tient à l'effacement du narrateur devant les faits qu'il entend rapporter, ce qui ne l'empêche par d'avoir, à l'occasion, un point de vue moral sur ceux qu'il côtoie [2]. Nous sommes face à un témoignage, sociologique et historique, qui parle de lui-même. René Belbenoit, dans son malheur, a eu la chance d'expérimenter dans sa chair les différents cercles de l'enfer pénitentiaire et d'y survivre, mais d'occuper également, juste avant sa dernière évasion, le poste d'archiviste au gouvernorat. Il possède, dès lors, une vue globale des institutions guyanaises et analyse parfaitement leur participation aux dysfonctionnements et à l'inhumanité du système pénitentiaire, qui gangrène l'existence de la colonie au point de se confondre avec elle.

Au-delà du constat de la vie misérable qui attend les forçats, Guillotine sèche est un outil de compréhension, à l'usage de tous, des dérives de la loi pénale et de son hypocrisie – toujours d'actualité – n'ayant finalement jamais choisi entre le développement du territoire (en principe but de la transportation et de la relégation), la destruction/mise à l'écart de ceux qu'elle estime nuisibles à son ordre social et leur éventuelle réhabilitation.

Les questions que pose l'auteur sont toutes de bon sens et font écho à divers points qu'Albert Londres (et les opposants au bagne) avait soulevés, tout en les mettant à la portée de tous les publics, ce qui explique sans doute son très grand succès à l'époque. Belbenoit écrit bien, va à l'essentiel, démonte exactement les mécanismes de la corruption dans lesquels tout le monde est obligé d'entrer s'il veut survivre, mais nous permet surtout d'identifier parfaitement le vice originel. Son témoignage n'omet jamais non plus de rappeler la violence, la suspicion, la délation, la bêtise, la résignation sur lesquelles repose le séjour des forçats, très éloignées des valeurs de solidarité, d'entraide, d'honneur du Milieu qui baigneront le très sulpicien Papillon.

La vie épouvantable des bannis, le piège qui se referme sur les libérés, la toute-puissance bureaucratique de la Tentiaire contre laquelle ne peut lutter que la conscience de quelques-uns – médecins et certains gouverneurs – composent cette Guillotine sèche, portrait d'une horreur concentrationnaire où le prisonnier, nié dans son humanité, n'est plus qu'un matricule sans droits et sans espoir, loin du regard des “ honnêtes gens ”. Actuel et incontournable (en librairie le 27 février 2012).

On trouvera ici Les bagnes coloniaux un certain nombre de documents tout à fait passionnants sur l'histoire concentrationnaire française. Il y a aussi une belle réédition du livre d'Eugène Dieudonné La vie des forçats chez Libertalia, préfacée par Jean-Marc Rouillan et illustrée par Thierry Guitard.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/02/2012



Notes :

[1] Dans le domaine public, à lire ou relire car, bien que plutôt condescendants et paternalistes, ils eurent le mérite de dénoncer le système et de faire bouger les choses.

[2] Par exemple, les invertis, ou les fiers-à-bras.

Illustration de cette page : René Belbenoit au bagne