Les écailles d'or

L
Parker Bilal

Les écailles d'or

Soudan (2012) – Seuil (2014)

Titre original : The Golden Scales
Traduit de l'anglais par Gérard de Chergé

Makana, policier soudanais désormais exilé en Égypte et reconverti en détective privé pauvre se voit confier une mission par Saad Hanifi, un homme d'affaires richissime à la réputation sulfureuse : retrouver Adil Romario, la vedette de son équipe de football

Nous étions prévenus. Après avoir déversé sur le marché et durant deux décennies une grande quantité de romans nordiques insipides et toute une littérature policière – principalement amerlocaine – d'inspiration fordiste, les éditeurs français de polars allaient investir des territoires vierges [1]. Cap sur l'Europe de l'Est et l'Afrique, à la recherche d'un exotisme acceptable, avec le risque de voir les mêmes histoires et procédés simplement habillés de nouveaux oripeaux et de saveurs pour l'instant moins connues.

C'est un peu ce qui arrive avec ces Écailles d'or, premier polar du romancier Jamal Mahjoub qui, pour l'occasion, signera les dix volumes prévus pour ce cycle Makana sous le nom de Parker Bilal, symbole voulu d'une rencontre entre Occident et Orient.

L'enquête complexe dans laquelle plonge l'ancien policier soudanais est intéressante et parfaitement dépaysante. Les écailles d'or ouvre sur la disparition d'une fillette anglaise dans le souk de la capitale égyptienne au début des années 80, à laquelle fait écho, dix-sept ans plus tard, celle de ce footballeur, gamin tiré du néant devenu l'idole du peuple égyptien et dont s'est littéralement amouraché le vieux Saad Hanifi. Milliardaire, forcément ami des puissants, ce dernier commença dans les trafics en tout genre, le racket et l'extorsion avant de s'acheter une respectabilité dans les affaires, sur lesquelles veillent désormais son conseiller Gaber et sa jeune fille Soraya.

Pourquoi faire appel à un paumé comme Makana quand on peut s'offrir les meilleurs détectives d'Égypte ? L'ancien policier soudanais se plaît à penser que c'est parce qu'il est honnête et droit, deux qualités rares dans un pays où corruption et mensonge sont endémiques. Plutôt que du Caire, des pyramides, ou du désert, qui forment juste un arrière-plan assez discret, c'est de cet exotisme-là dont nous parle le plus Parker Bilal.

Le portrait qu'il fait ici de la société égyptienne est sans complaisance : magouilles, escroqueries, chantage, bakchichs, arbitraire des services secrets, mainmise des puissants sur les moyens d'information – comme le constatera le journaliste Sami Barakat, viré pour un article trop critique. « En fait, ça parle du destin de ce pays et de ce qui s'y passe en ce moment même. Ça parle de l'essentiel... », dira ce dernier dans l'ultime scène des Écailles d'or, comme pour rappeler au lecteur l'intention première de Parker Bilal.

Cette dépravation fait naturellement le lit d'un islamisme radical, dont Makana a vécu l'émergence dans son Soudan natal lorsque la charia, jusque là cantonnée au domaine privé, fut étendue au droit pénal et, par là, à tous les aspects de la vie sociale. Plongeant dans ses souvenirs, il montre son incrédulité et sa naïveté devant l'effondrement d'une société de droit, grignotée par la bêtise, la méchanceté, l'arrivisme, le machisme meurtrier sous couvert de la foi. Le décès de sa femme et de sa fille et son exil forcé chez le voisin du Nord seront la sanction de son attentisme, de son aveuglement.

Ce péril guette bien sûr l'Égypte, le personnage insaisissable de Daud Bulatt en étant l'expression parfaite. Ancien lieutenant d'Hanifi devenu son adversaire le plus implacable, il a été touché par la grâce en prison puis est parti combattre en Bosnie, Afghanistan et Tchétchénie. Rentré au pays comme des milliers d'autres, il est prêt à un grand ménage par la force – qui passerait aussi par de vieux comptes personnels à régler – au nom de l'islam et du jihâd.

Les écailles d'or est dense, varié, surprenant – voire byzantin – dans les différentes conclusions des nombreux fils tissés par Parker Bilal, mais certaines facilités narratives – celles-là mêmes qui encombrent un peu trop la production policière actuelle – sont présentes et gâchent le plaisir [2]. On attendra donc le volet suivant du cycle pour se faire une idée précise du potentiel, tant du personnage que du romancier (en librairie le 15 janvier 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/02/2015



Notes :

[1] On peut trouver sur le blog de Catherine le verbatim de cette discussion : Les lecteurs de polars selon l'enquête Babelio.

[2] Dans l'immensité de la ville du Caire, la rencontre entre Liz Markham et Manaka est parfaitement improbable, réduisant du même coup le monstrueux chaos urbain cairote à une dimension peu réaliste. Le côté increvable du détective – surtout lors de son ultime confrontation avec le Russe Vronski – et la fulgurante justesse de certaines de ses déductions et intuitions en font un personnage hors normes qu'il n'est pas forcément facile d'accepter. Enfin, si le lecteur comprend, dès son apparition, qui est Soraya Hanifi, il reste assez perplexe sur le comportement final du milliardaire que rien, dans son portrait initial, ne laissait prévoir.

Illustrations de cette page :
Awama sur le Nil – Égyptien brandissant le Coran

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Fela's London Scene de Fela Kuti & the Africa'70 (Stern's Africa - 1971) – Zombie de Fela Kuti & the Africa'70 (MCA - 1976)