Les ombres du désert

L
Parker Bilal

Les ombres du désert

Soudan (2014) – Seuil (2017)

Titre original : The Ghost Runner
Traduction de l'anglais par Gérard de Chergé

Suicide ou crime d'honneur ? Makana est engagé par une riche avocat pour enquêter sur le décès d'une jeune fille, brûlée vive dans l'incendie de sa maison.

Avec Les ombres du désert, Bilal emmène enquêteur et lecteurs loin du tumulte des rues du Caire. La famille de la jeune fille qui vient de mourir était originaire de l'oasis de Siwa, 600 kilomètres à l'ouest de la capitale, dernière limite du monde habité, terre sauvage où la loi est celle du plus fort ou du plus malin.

À peine arrivé dans la vieille cité, le détective soudanais est mêlé à l'enquête sur le meurtre du cadi, homme puissant, corrompu, détesté de tous, qui pourrait cependant être l'arbre qui cache la forêt. Cette zone des confins, peut-être riche en gaz naturel, est d'abord celle de la contrebande et de tous les trafics. Lorsque l'on découvre le corps de l'idiot du village, atrocement mutilé lui aussi, la police locale ne s'embarrasse guère de trouver un mobile cohérent, un coupable désigné et un lynchage suffisent. Makana est quant à lui convaincu qu'il existe un lien entre ces décès, des événements s'étant déroulés quinze ans plus tôt et son affaire.

Autant que l'endémique corruption du pays, Bilal entend dénoncer, dans Les ombres du désert, le sort peu enviable réservé aux femmes dans ce monde d'hommes hypocrite et violent.

Pour des raisons de suspense, tout est cependant renvoyé à la fin du roman ce qui fait que la narration m'a semblé parfois à la peine. La vie à Siwa ressemble à celle – déjà lue, un certain exotisme en plus – d'un bled dans un western quelconque, organisée autour de personnages archétypiques : un flic paresseux et sans doute corrompu doublé d'un adjoint brutal et haineux, un médecin alcoolique cherchant la voie de la rédemption, une innocente jeune fille aidant le héros au péril de sa vie et une communauté piégée dans un acte collectif passé dont elle paye aujourd'hui le prix. Ce n'est évidemment pas déplaisant à lire, mais ce n'est pas folichon non plus.

Plus gênant est le souci de faire progresser à tout prix l'histoire personnelle du héros, conduisant à certaines constructions artificielles du récit déjà relevées lors de ma recension des Écailles d'or, notamment le côté increvable de l'enquêteur [1] et celui, fabuleux, de sa némésis Mek Nimr ou de l'ambivalent Daud Bullat, réintroduits dans des scènes finales assez improbables. Sauf à admettre que les aventures de Makana ressortent du roman-feuilleton et des excès propres au genre. Dans ce cas, avec sa romance impossible et ses ficelles scénaristiques, Les ombres du désert n'en constitue qu'un épisode passable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/02/2017



Illustration de cette page : Femmes dans les rues de Siwa.

Notes :

[1] La note suivante révèle la fin du roman.

Spoiler: Highlight to view

Makana traverse un champ de mines sans bobos. Il marche ensuite deux jours et deux nuits dans le désert (où il est indiqué à d'autres endroits du roman qu'il serait facile de se perdre), sans nourriture ni eau, avant de retrouver la route où il est pris en stop. Les circonstances l'ayant conduit à cet endroit sont des plus rocambolesques.