Gran Madam's

G
Anne Bourrel

Gran Madam's

France (2015) – La Manufacture de livres (2015)

Titre original : Gran Madam's

L'errance d'un trio uni dans la violence, qui semble frôler la rédemption au contact d'une gentille famille audoise dont ils ont retrouvé la fille adolescente mal dans sa peau et fugueuse.

Ludovic dit le Boss, un maquereau opérant en Espagne, le Chinois son homme de main et Bégonia, l'une de ses filles, assassinent sauvagement le Catalan, propriétaire du Gran Madam's ~ un puticlub de La Jonquera – puis passent la frontière dans l'intention de fuir vers Paris.

Dans la torpeur d'un été caniculaire, le groupe se met pourtant à dériver dans l'Aude, échoue sur une plage polluée de Leucate où il fait la connaissance de Marielle, une adolescente boulotte, fugueuse récidiviste qui touche le cœur du mac – donc du trio – qui décide de la raccompagner chez elle, dans le village de Capendu. Ils y sont accueillis comme le Messie par Jean-Louis et Sylvie, les parents un peu dépassés de la gamine, qui tiennent une station-service dans laquelle ils vont prendre leurs quartiers.

Semaine après semaine, chacun semble retrouver une existence presque normale à coup d'apéros, de repas en commun, de vie de famille... Ludovic oublie peu à peu ses manières et sa mainmise sur le groupe, le Chinois se révèle un excellent mécanicien qui s'éclate en aidant Jean-Louis à l'atelier. Bégonia couve comme une grande sœur la jeune Marielle, sans perdre de vue la possibilité de fuir loin de son mac – peut-être dans les bras d'Ali, le veilleur de nuit du garage ?

Gran Madam's est un texte court, brutal, cinglant comme un coup de trique, qui parle d'abord et avant tout de la violence faite aux femmes, du silence comme un tombeau dans lequel les “ gens normaux ” enferment ces victimes, de la cécité générale d'une société qui accepte et encourage les viols et les traitements dégradants, tant dans les bordels d'abattage de La Jonquera que dans les calmes villages de la campagne audoise.

Tout le récit est tendu par la peur intériorisée qui habite Bégonia – née des dérouillées mises par Ludo pour mater ses révoltes ou du contact avec des clients pour qui elle n'est, au mieux, qu'un morceau de bidoche, un trou commode pour déverser foutre et haine de soi – à laquelle fait écho l'effroi de cette gamine qu'ils peuvent peut-être sauver... Mais à quel prix ? C'est tout l'enjeu des scènes finales de Gran Madam's, surprenant et paradoxal pied de nez à la vie où Bégonia laisse de nouveau la place à Virginie, loin, très loin des hommes et de leurs tourments. Un bon roman, exigeant sous sa fausse simplicité.

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/02/2015



Illustration de cette page : L'église de Capendu

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Black Saint And The Sinner Lady de Charles Mingus (Impulse! - 1963)