Pur sang

P
Franck Bouysse

Pur sang

France (2014) – Éditions Écorce (2014)


Élevé à Eden, dans le Montana, par un couple d'Indiens Nez-Percés, Elias Greenhill apprend à la veille de la mort de Mama Tussla qu'il n'est pas leur enfant, mais celui de deux Français installés quelque temps dans la vallée et repartis dans leur pays. Il entreprend donc le voyage en France à la recherche de ses racines limousines.

Pur sang jette un pont de mots au-dessus de l'océan, tentant le rapprochement de deux terres aussi différentes que le Montana et le Limousin. L'exercice est périlleux, il n'est pas à mon sens vraiment réussi, sauf à se laisser éblouir par l'écriture de Franck Bouysse. Capable ici de produire quelques diamants de la plus belle eau, mais surtout beaucoup de verroteries agaçantes, elle est bien moins retenue et donc intéressante que dans Grossir le ciel.

On a dit que Pur sang était un questionnement sur l'identité, la filiation. Je crois que cela est surtout vrai pour l'auteur et le choix du Montana n'est pas un hasard. Franck Bouysse paie, d'évidence et dès les premières pages, un tribut à des romanciers amerlocains d'importance – d'aucuns citent Harrison, Bass, Ford ou McGuane, j'ai pour ma part pensé à l'immense James Welch lors des interludes indiens – et semble n'avoir de cesse ensuite de ne pas démériter de cette élection.

Dans l'un ou l'autre des territoires, il y réussit moyennement dans les scènes de nature, les moments intimes entre Papa et Elias, les instants contemplatifs, l'espèce de sauvagerie paisible de ses deux personnages principaux Gray et Greenhill. Ce qui pèche, c'est l'histoire en arrière-plan qui apparait, par certains aspects, totalement artificielle.

La révélation faite par Mama sur son lit de mort semble pousser Elias à s'interroger sur son identité. Pour moi, elle ne fait qu'ouvrir une parenthèse qu'il se voit dans l'obligation d'aller refermer en France, mais doute-t-il vraiment de qui il est et à quelle terre il appartient ? Le lecteur peut parfaitement estimer que la vente immédiate de la ferme laissée par ses parents biologiques n'est que le début de la liquidation de cet encombrant héritage, qui ne pèse à ses yeux pas grand-chose par rapport à l'affection que lui ont apportée, vingt années durant, le couple Tussla et vers lequel, évidemment, il retournera [1].

Arrivé en France, Elias fait la connaissance de John Gray, un Écossais plus âgé qui s'est installé dans le coin et lui servira de guide vers ses racines familiales. D'abord méfiants l'un envers l'autre, les deux hommes vont rapidement évoluer vers une forme d'amitié virile et bourrue du fait de leurs ressemblances [2].

C'est quand il entend noircir le tableau que Pur sang se complique. L'histoire des de Montvert n'est pas piquée des vers, comportement dégénéré d'une aristocratie de province désormais éteinte, qui plonge le roman dans une dimension tragique ou grand-guignolesque. On peut donc trouver celle-ci parfaitement déplacée, d'autant qu'elle n'est guère utile à l'éventuelle quête de sens ou d'identité qui animerait Elias [3].

Surtout, elle ne répond en rien à deux questions pourtant essentielles de celle-ci : pourquoi ses parents ont-ils choisi le Montana et plus particulièrement la vallée perdue d'Eden pour leur fuite (on comprend évidemment pourquoi ils sont partis, mais le monde est vaste) et, surtout, pourquoi ont-ils quitté leur retraite américaine en l'abandonnant aux bons soins des Tussla pour rentrer en France ? À part justifier le déplacement futur d'Elias, Pur sang n'offre aucune explication convaincante...

Dès lors, le rapprochement Montana-Limousin, et certaines images symboliques élaborées par Bouysse (la visitation du loup dans l'enfance d'Elias auquel fait écho le dernier animal tué et empaillé par le grand-père de Montvert) deviennent naturellement intenables du point de vue du personnage. Pour l'auteur, cette construction artificielle est une commodité qui lui permet d'inscrire son roman à l'intérieur d'un territoire (qui est un impératif de la collection dans laquelle est publié Pur sang) tout en se revendiquant d'un genre littéraire spécifiquement amerlocain traditionnellement associé à l'école du Montana. Une quête de légitimité ou une déclaration d'amour boiteuse et insatisfaisante.

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/12/2014



Notes :

[1] Il prend soin d'ailleurs de ne pas vendre son cheval et son Dodge, qui sont autant des moyens de redémarrer dans la vie s'il revient à Eden, que des objets transmis exclusivement par ses parents nourriciers (en plus de leur affection, de leurs savoirs, de leur amour).

[2] Franck Bouysse utilise le passage du vouvoiement au tutoiement pour bien marquer cette évolution, et c'est bien évidemment une facilité irritante, puisque les deux hommes conversent en anglais et que ce dernier ne connait qu'un seul pronom personnel à la deuxième personne, you.

Les dissemblances auraient pu alimenter le roman s'il avait vraiment été question d'identité. Gray s'est inventé de nouvelles racines en s'installant, par obligation, en terre limousine, passant d'un statut d'urbain en colère à celui d'un paysan apaisé et qui va devoir s'inventer de nouveau, cette fois-ci en tant que père. Elias est de toute façon un paysan apaisé dont les racines sont déjà plantées autre part...

[3] Idem pour le passé criminel de John Gray, qui aurait parfaitement pu quitter l'Angleterre et sa famille pour des raisons parfaitement ordinaires ou totalement égoïstes, rendant le personnage finalement plus complexe. Là, l'obligation de fuir a préservé sa bonté, sa générosité et la possibilité de se réconcilier, à terme, avec sa fille. On peut juger cela un peu court.

Illustrations de cette page : Le chef Nez-Percé Joseph – Loup noir

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : At the Five Spot de Eric Dolphy et Booker Little (OJC - 1961) – Surely du Makiko Hirabayashi Trio (2013 - ENJA - Yellowbird)