Recluses

R
Séverine Chevalier

Recluses

France (2011) – Éditions Écorce (2011)


Zora, jeune femme de 19 ans, fait sauter sa ceinture d'explosifs en plein cœur d'un hypermarché de la banlieue lyonnaise, tuant avec elle plusieurs personnes. Suzanne, dont l'enfant est mort, cherche à comprendre son geste. Elle part visiter les lieux dans lesquels a vécu cette fille en jaune en compagnie de Zia, sa sœur handicapée.

Recluses, c'est d'abord une écriture enveloppante, légère, changeante en fonction des heures et des rencontres, des moments de découragement envahissant les personnages, tous habités au final d'une sorte de lassitude et de désespoir presque tranquille, apaisé.

On sent la plume de Séverine Chevalier riche de toutes ses lectures, capable de choisir avec une déconcertante sobriété les variations de rythme et de ton de son récit, son durcissement jusqu'au minéral, son relâchement jusqu'au liquide. Avec toujours des mots comme un souffle, respectant les personnages, respectant le lecteur.

Dans cette quête de Zora par Suzanne, c'est surtout de cette dernière dont il est question. De l'apaisement de sa douleur après la mort du petit Polo, son fils, via cette course folle d'îlot en îlot, avant que les traces de celle qui fut Zora ne disparaissent de la mémoire de ceux qui la connurent. Fragmentaire, dispersé, évanescent, ce qui reste de la fille en jaune ne peut nourrir le vide douloureux de cette mère qui, comme les autres, se casse les dents à vouloir expliquer l'inexplicable.

Plus elles reculent dans le temps de Zora, plus le road-trip des deux sœurs s'adresse au ténu, à l'invisible. Il devient alors tentant de construire les parties manquantes et, pour faire taire la culpabilité qui forcément gronde dans vos tripes, d'interroger les absences, et les absents aussi. La mère suicidée de la fille en jaune et celle morte d'épuisement de Suzanne et de Zia se rejoignent dans l'histoire, rapportée principalement par cette pauvre petite chose muette, prisonnière de son fauteuil roulant et de l'attention des valides, mais qui jette sur le monde un regard lucide et intelligent.

Le portrait d'une Suzanne sacrifiant sa vie à sa mère malade et à Zia jusqu'à la rupture, l'abandon consécutif au décès de l'une et au placement en institution de l'autre, commence à emplir le récit. En regard, l'image que Zia donne d'elle-même et de sa condition est forte, lumineuse, intrigante par son ironie mordante. Elle semble être la seule vivante parmi ces survivants, la seule sensible pour n'avoir jamais pu épuiser ses sentiments, sa sensualité, sa sexualité. L'excellent final permettra de rassembler l'épars et comprendre l'indicible.

En lisant Recluses, j'ai pensé fugitivement à des auteurs et à des livres qui furent peut-être aussi compagnons de chevet de Séverine Chevalier. Il n'empêche. Roman très personnel, ambition littéraire et stylistique aboutie, Recluses possède la beauté simple de l'involontaire perfection.

Le livre peut être commandé sur le site des Éditions Écorces et auprès des libraires..

Chroniqué par Philippe Cottet le 31/12/2011



Illustration de cette page : Vautour

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Métronomie de Nino Ferrer (1972 ) • Unis vers l'uni de Michel Jonasz (1985) • Nuit d'amour de Bernard Lavilliers (1981)