La sève et le sang

L
James Church

La sève et le sang

États-Unis (2008) – Seuil (2011)


Traduction de Marie-France de Paloméra

L'inspecteur O, policier en République populaire de Corée, est chargé de veiller sur Jenö, un invité du gouvernement qui n'en fait qu'à sa tête. Après le départ de ce dernier, il est réaffecté vers une enquête criminelle que personne ne semble vouloir le voir résoudre, mais qui va le mener à New York, puis à Genève, où ceux qui tirent les ficelles attendent qu'il joue son rôle. Mais lequel ?

Plus roman d'espionnage que policier, La sève et le sang joue assez habilement de deux grands contrastes. Le premier est lié aux lieux de l'histoire, la Corée du Nord – pays secret, hypocrite et misérable –, et la Suisse – pays secret, hypocrite et richissime – qui réussit à ne même pas faire rêver de défection l'inspecteur O. Ce dernier tient de son grand-père, héros de la Révolution qui l'éleva, des valeurs à l'opposé des antiennes idéologiques, un amour profond pour les arbres et, surtout, une circonspection devant toutes les actions humaines qui passe par une ironie mordante et désabusée.

Il lui en faut évidemment pour supporter l'ubuesque situation de son pays, qui meurt de faim et de froid tandis que des factions de hiérarques militaires ou membres du Parti s'affrontent, sur fond de corruption généralisée des élites et de faiblesse du Sommet, le cher Dirigeant jamais nommé.

En ce redoutable hiver, la description de la vie coréenne que nous propose La sève et le sang est parfaitement crédible, eu égard à ce que nous en connaissons : énergie rare confisquée pour les besoins d'un appareil industriel qui ne semble plus tourner que pour produire des armes, malnutrition, incompétences, paranoïa, sentiment diffus que le bateau est ivre mais qu'on n'y peut rien faire. Le portrait dressé par James Church m'a fait penser à celui établi par Léonardo Padura (Les Quatre saisons) s'agissant de Cuba, l'élégance de ce dernier étant ici remplacée par l'humour souvent féroce de O, unique recours du policier devant cette tragédie humaine.

O est un électron libre, toléré par le système parce que son grand-père fut une personnalité vénérée du socialisme révolutionnaire coréen et que son frère, dont nous ferons la connaissance côté helvétique du récit, fait partie de ces crabes en haut du panier. Décalé partout où il se trouve et quelle que soit la situation, il est un personnage en or pour Church – deuxième contraste du livre –, permettant autant la mise en lumière de l'absurdité de la société nord-coréenne que celle de la Suisse (quintessence de l'Occident), pays qui ne semblent séparés que par la seule abondance et richesse matérielle de la dernière. Car Genève se révèle être un nid d'espions et de faux-semblants, de silences et de bluffs, d'intox et de paranoïa, de double jeu, grandes manœuvres et trahisons généralisées qui ne peuvent étonner le policier de Pyongyang, dont c'est le quotidien.

Le récit perd cependant énormément de son intérêt devant la complexité de l'histoire dont il a voulu se saisir. Si la plume de Church est souvent bonne dans ses petites phrases drôles et assassines, elle peine véritablement à orienter son lecteur dans les méandres de ces luttes de pouvoir et d'influence, créant des personnages et des situations dont on peut douter de l'utilité et ouvrant pas mal de portes sur du vide. Retardant des explications pas toujours compréhensibles pour un final plutôt elliptique, elle donne le sentiment que La sève et le sang est un roman confus, certes amusant et dépaysant, mais plutôt vain. (en librairie le 10 février 2011)

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/02/2011



Illustration de cette page : Chêne

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Let England shake de PJ Harvey (2011 - Vagrant), à écouter absolument.