Les leçons du Mal

L
Thomas H. Cook

Les leçons du Mal

États-Unis (2008) – Seuil (2011)


Traduction de Philippe Loubat-Delranc

Enseignant dans une petite ville du Mississippi durant les années 50, Jack Branch travaille avec ses élèves sur le thème du Mal dans la littérature et dans l'histoire. Attentif à la solitude de l'un d'entre eux, dont le père fut convaincu de meurtre dix ans auparavant, il le pousse à prendre celui-ci comme sujet de son devoir, afin de se confronter à la vérité pour pouvoir mieux s'en affranchir.

Ultime rejeton d'une autrefois influente famille de propriétaires terriens, le narrateur a donc décidé de n'être – comme son père –, qu'un modeste enseignant dans l'école publique de la petite ville du Delta qui l'a vu naître. Ces circonstances expliquent en grande partie tout ce qui va être narré dans Les leçons du Mal, subtil roman dont je m'étonne qu'il ait pu atterrir dans la collection Policiers de son éditeur.

Vanité des vanités, tout est vanité

Ce dont va nous entretenir Thomas H. Cook, c'est de l'orgueil. Traqué consciencieusement dans le très intelligent et permanent aller-retour qu'organise l'auteur entre passé et présent, c'est bien lui qui dévore Jack Branch. C'est de cet orgueil que vont sourdre, de moins en moins habilement dissimulées, jalousie et haine d'un héros dont Cook déconstruit, pièce après pièce, le mensonge sur lui-même, qu'il tient d'abord à lui-même.

Jack Branch vit dans l'illusion d'une supériorité, sociale et intellectuelle, qu'il pense être, droit et sang, celle de sa naissance. Sa famille ne possède plus le pouvoir économique qui était le sien du temps des Plantations, mais Jack lui a substitué quantité de repères symboliques dans lesquels il voit autant d'indices de son statut particulier dans la société. L'obséquiosité supposée du shérif Drummond, la misère matérielle et morale de “ ceux des Ponts ” (le quartier blanc pauvre ouvrier de la ville) à qui il enseigne, la médiocrité culturelle de ses collègues nourrissent ce sentiment, mais aussi cette arrogance qu'il tente de dissimuler au mieux, même quarante années après les faits.

La maison de maître dont il héritera et qu'occupe toujours son père est une composante indispensable de cet univers. En cette époque de ségrégation, pas seulement raciale, mais également spatiale, elle est l'unité d'appartenance à une histoire, un système, une caste : celle des nobles Sudistes, dont le monde s'était écroulé en 1865, entre Vicksburg et Appomattox [1]. Cook multiplie les indices de rattachement de Jack Branch à cette lignée, sauf que Les leçons du mal parlent parallèlement d'une fêlure, d'une discontinuité en la personne du vieux Branch.

L'incident (dont on ne saura rien avant le dernier tiers du livre) que son fils évoque pudiquement sous l'appellation ses grands fonds, consacre le repli sur soi d'un homme encore jeune (sans doute pas plus de la cinquantaine) qui a inscrit dans son existence personnelle, mais aussi dans le lieu qu'il habite, la rupture totale avec son passé (le choix de son métier, puis sa solitude, sa monomanie autour du personnage de Lincoln [2], le fait qu'il a remplacé – dans le salon d'apparat et au grand désappointement de son fils  – les “ œuvres originales ”, par des reproductions de tableaux impressionnistes en sont autant d'indications).

Signe de sa propre crise identitaire, Jack Branch campe, lui, toujours dans l'ambivalence. Son père reste une référence obligée culturellement – parce qu'il est le seul avec qui Jack peut avoir des échanges cultivés, qui sont la marque de la supériorité intellectuelle de leur caste –, mais pas suffisante socialement pour perpétuer cet héritage symbolique. En fait, le héros de Cook est déjà tombé du piédestal de sa classe – son rapprochement amoureux avec Nora, le type même de la mésalliance [3] aurait sinon été totalement impossible  –, mais, contrairement à son père, il ne le sait pas encore.

Enseignant quelconque dans une petite ville paumée, il veut continuer de se voir différent – dans le sens de supérieur – aux autres, ce qui le contraint à surjouer son rôle de fils de famille. Pédant, condescendant, il a besoin d'étaler à la face du monde la noblesse de son caractère qui serait celle de sa caste. Ce n'est donc pas un hasard s'il choisit d'aider, de prendre sous son aile, de sortir de la boue de sa mal-naissance Eddie Miller, le stigmatisé : challenge d'autant plus intéressant qu'intéressé.

Une crise sacrificielle

Même quarante ans plus tard, le narrateur rechigne à envisager sa pleine responsabilité dans le drame rapporté par Les leçons du Mal. À ses yeux, on pourrait croire que tout ceci n'est que l'illustration du fameux proverbe “ l'enfer est pavé de bonnes intentions ”, ce qu'il pense qu'étaient les siennes même s'il reconnait, ça et là, quelques erreurs de jugement. Et c'est vrai qu'en apparence, la conclusion,ici, revêt tous les aspects de la fatalité. Ce que met à nu Thomas H. Cook, c'est l'emballement qui a saisi Jack Branch dès lors que son désir s'est porté sur l'adolescent, la contagion qui a suivi, déstabilisant cette petite communauté, exacerbant ses tensions internes, jusqu'à son inévitable et fatal dénouement, qui seul était capable de ramener la paix.

Eddie Miller est d'abord, pour Jack Branch, un objet de désir [4]. Pétri de littérature, l'enseignant veut voir en son élève une Galatée qui lui serait redevable de son accès à la vie. L'objet du désir de Jack est cet être fantasmé, un Eddie sorti de la fange de sa naissance et la malédiction de son nom qui deviendrait, pourquoi pas, homme d'État ou écrivain, mais qui surtout permettrait au monde de constater, toujours et encore, l'éclatante noblesse de son Pygmalion.

Avec beaucoup d'à propos, Thomas H. Cook place cette relation sous le signe fréquent de l'hallucination. Jack Branch ne se contente pas de rêver les situations futures de sa créature, son désir l'aveugle au point de transformer sa perception de la réalité (disparition de Sheila Longstreet, intrigues du shérif pour faire tuer Luke Miller, entente entre le père Branch et Eddie, authenticité de ses origines), qui contraste évidemment avec le calme ordinaire qui est celui de l'adolescent. De La Folie d'Héraclès aux Carnets du sous-sol en passant par Don Quichotte, on sait l'importance de cette thématique hallucinatoire dès lors que l'homme est saisi par la violence née de l'envie, née du désir [5].

Chaque leçon sur le Mal donnée par Jack Branch accompagne parfaitement chaque nouvelle étape de la crise, tout en montrant l'enseignant incapable de constater qu'il est lui-même Iago ou qu'il devient John Claggart. En distinguant cet élève au détriment des autres, le professeur a jeté le trouble dans sa petite communauté et enclenché une contagion violente qui va couver et s'autoalimenter. Son désir pour Eddie a rendu Eddie désirable et l'attention que les autres lui portent désormais précipite un peu plus Jack dans les affres de la jalousie. Tant qu'il s'agit de Sheila (ce qui entraine la réaction violente de Dirk et le délitement progressif de l'autorité du maître dans sa classe) cela reste acceptable. Cela l'est moins quand le shérif, pour complaire à l'héritier des Branch, accepte de répondre à l'adolescent, parce qu'il entre alors en concurrence avec le projet inavoué de Jack. Drummond n'est plus qu'une menace, qu'il faut détruire par la médisance et le mensonge.

Mais c'est évidemment quand le vieux Branch commence à s'intéresser à Eddie que la crise va atteindre son paroxysme. L'objet du désir de Jack est désormais un rival, qui peut vivre en dehors de lui, qui est également susceptible de prendre sa place dans l'affection de son père, dans la lignée des Branch, dans celle des nobles Sudistes, le réduisant, lui, au néant [6]. Le désir change brutalement de polarité, la haine de Jack pour Eddie devenant aussi totale et absolue que l'était son intérêt initial.

« Ça retombe jamais sur les vôtres, les décisions que vous prenez... » avait prophétisé Brogan du fond de sa cellule. Désigné comme sacrifiable, Eddie est dès lors condamné, alors même que comme Billy Budd (et toutes les victimes des crises sacrificielles), il est l'innocence incarnée. Avec malice et afin d'atteindre encore plus son hypocrite et détestable héros, Thomas H. Cook adjoindra au désastre final une autre innocence.

Les leçons sur le Mal auront ainsi appris à Jack Branch, redevenu humain ordinaire et privé de toute possibilité de bonheur, ce que Stendhal avait parfaitement traduit : là où l'on trouve la vanité de l'homme, il ne peut y avoir de noblesse.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/03/2011



Notes :

[1] Rappelons que la première constitution du Klan le désignait comme une “ institution chevaleresque, humanitaire, miséricor- dieuse et patriotique ”

[2] Lincoln est évidemment l'homme par qui le malheur est arrivé au Sud, mais pas seulement. Il est aussi le gamin d'une famille pauvre et illettrée qui, à force d'obstination et de travail, est devenu président. Il a donc transcendé la prédestination de sa naissance, mais a peut-être alors hérité de cette lucidité sur le monde qui lui pèse comme une croix. Deux thèmes majeurs pour la famille Branch.

[3] Comme il sera rappelé, c'est auprès des "faciles" filles des Ponts que les jeunes gens de la haute société locale s'encanaillaient jadis (y compris le père Branch). Jack, lui, est prêt à s'y marier.

[4] Au point que le soupçon d'homosexualité pèsera sur Jack Branch, accusation dont il se défend et à juste titre. René Girard (voir ma note ci-dessous) montre comment le désir mimétique revêt, vu de l'extérieur, cette apparence homosexuelle.

[5] Pour toute cette approche, je ne peux que vous renvoyer aux deux ouvrages indispensables de René Girard : Mensonge romantique, vérité romanesque (Grasset - 1961) et La violence et le sacré (Grasset - 1972).

[6] Il est bien sûr impossible de savoir ce qui relève du fantasme ou de la réalité dans la découverte que fait Jack de ses origines, via le Livre des jours de son père. Mais nous savons qu'il est alors à la recherche de tout fait qui expliquerait son exclusion de la relation qui s'est nouée entre son père et Eddie, et que les faits n'ont pas besoin d'être avérés.

Illustrations de cette page : Une maison de maître dans le Delta • Le noble sudiste par excellence : Robert E. Lee • Terence Stamp, un beau mais beaucoup trop âgé Billy Budd (qui était un adolescent)

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Happy songs for happy people de Mogwai (Matador - 2003) • Time Fades away de Neil Young (Warner - 1973) • Straight, no chaser de Thelonious Monk (Columbia - 1966) • Yasmina, a black woman d'Archie Shepp (Le Jazz - 1969) • L'œuvre musicale de Pierre Schaeffer (INA - 1998)