Les ombres du passé

L
Thomas H. Cook

Les ombres du passé

États-Unis (2004) – Seuil (2007)

Titre original : Into the Web
Traduction de Laetitia Devaux

Vingt ans après avoir fui la Virgine occidentale pour finir enseignant en Californie du Nord, Roy Slater revient à Kingdom County pour assister aux derniers instants de son père. Il y a entre eux, depuis l'enfance, un fossé et une incompréhension devenus encore plus infranchissables depuis le suicide d'Archie, le fils aîné. Quelques jours avant le départ de Roy, celui-ci, simple d'esprit, avait assassiné les parents de sa petite amie.

De manière répétitive, obsessionnelle, les romans de Thomas Cook scrutent, avec plus ou moins d'intensité, avec plus ou moins de bonheur, les rapports complexes qu'entretiennent ses héros avec leurs pères et la façon dont ces relations les ont structurés.

Personnage granitique, sombre, secret, douloureux, replié sur lui-même, le géniteur cookien est toujours un Père terrible pris à un moment de son histoire où, affaibli (comme dans Les leçons du Mal), ou bientôt mort (comme dans ces Ombres du Passé), il devient possible de le comprendre ou de lui demander des comptes.

La grande intelligence du romancier est d'avoir saisi la nature et l'importance particulière de ce lien, de ce regard réciproque entre père et fils dans lequel les espoirs supposés de l'un et de l'autre naissent, se déploient, se déçoivent. Après des centaines (des milliers ?) de romans insistant sur le poids névrotique des mères dans la constitution des individus, Cook rappelle que le modèle du petit garçon, celui auquel il veut ressembler et dont il veut satisfaire toutes les attentes, même quand il est absent, est bien son père et lui seul. Visant à l'essentiel d'ailleurs, il n'y a jamais de mères (ou elles comptent pour très peu) chez notre auteur.

Ici comme ailleurs, le non-dit est terre de confusion et les quelques mois que les deux hommes passeront ensemble leur permettront de lever, en partie, le voile sur leurs malentendus réciproques antérieurs. Cela ne sera pas facile, car si Roy possède une certitude, c'est bien que son père ne l'apprécie pas, encore moins depuis le suicide en prison d'Archie, le fils aîné un peu simplet qui avait reconnu l'assassinat des parents de sa petite amie, vingt ans auparavant.

En cela, il a parfaitement raison : le vieux Slater n'aime pas ce fils que sa lâcheté répétée, sur cette terre rude de Virginie occidentale, rend inutile. Il faut dire que Roy Slater s'est structuré en totale opposition à ce père qui ne laissait voir de lui qu'une enveloppe médiocre, dure et insensible, intimidante, muette. La lecture, la connaissance, le départ à l'université faisaient partie d'une stratégie d'évitement de cet homme frustre et rugueux qui, jamais, ne serait venu dans de tels endroits chercher le garçon (qui ne l'intéressait pas de toute façon, ce qui permettait à Roy de se prémunir, par avance, de cette déception).

En jouant habilement entre les deux époques, tout autour de ce double meurtre qui n'est finalement qu'un prétexte à rechercher la vérité, celle de cette relation, Thomas Cook va regarder son héros déblayer les couches poussiéreuses et durcies qui entourent l'événement sur lequel son propre père s'est constitué en ce bloc haineux qu'il a toujours connu : celui d'une fierté, d'une arrogance, d'un orgueil qu'on a voulu faire taire par la violence des coups. Car à 19 ans, comme tous les jeunes gens vifs et amoureux, Jesse Slater pensait que le monde lui appartenait. Les hommes de main des vrais propriétaires lui rappelèrent, par un passage à tabac qui le laissa pour mort, qu'en Amérique, on ne sortait que rarement de la case à laquelle nous donnait droit notre naissance.

La noire fureur de Jesse Slater et le ressentiment né de cet évènement gouverneront sa vie et sa vision du monde. C'est cette haine qui, en un sens, triomphera puisque d'elle jailliront les retrouvailles avec Roy et leur convergence, un peu trop construite à mon goût, vers le méchant absolu qu'est Wallace Porterfield, dont la disparition scellera définitivement leur réconciliation. La mort programmée de Jesse libérera enfin son fils pour mieux l'enchaîner encore à cette terre de Virginie qu'il n'avait fui que par dépit, car on n'échappe pas, nous rappelle Thomas H. Cook de livre en livre, à sa naissance.

Les Ombres du passé, à l'écriture parfaitement maîtrisée, m'a moins intéressé que Les leçons du Mal, qui offrait une toile de fond beaucoup plus complexe à l'affrontement père-fils qui s'y jouait. Il reste toutefois un roman totalement recommandable.

Christophe Bender avait abordé le livre ici : Zone d'ombre

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/08/2011



Illustrations de cette page : Virgine occidentale : mineur et carreau de mine.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Oh Yeah de Charles Mingus (1962)