En proie au labyrinthe – La lutte

E
Marek Corbel

En proie au labyrinthe – La lutte

France (2014) – L@ Liseuse (2014)


Plombée par ses déficits et l'inertie de son personnel politique, la France semble devoir s'effondrer comme la Grèce et l'Espagne avant elle. L'occasion pour certains de tenter de s'emparer de ce qu'il reste d'État ou, pour d'autres, de faire progresser leur conception particulière de l'intégration européenne.

Premier volet d'un diptyque ou d'un triptyque, En proie au labyrinthe – La lutte est un thriller dont l'idée de départ, sans être originale, aurait pu donner lieu à un récit d'anticipation, sinon intéressant, du moins acceptable.

Nous sommes en 2016 et la France est devenue le grand malade de l'Europe. Personnel politique affligeant, intrigues, poids de la dette, paralysie des décisions, regain des revendications... le délitement est complet et donne des idées, tant à la base qu'aux technocrates du Cartel (la superstructure européenne) ou à certains pays aux visées impérialistes et aux services secrets bien implantés.

En proie au labyrinthe suit un collectif de citoyens qui choisit de tenter sa chance à l'occasion d'une grève générale lancée dans le pays. Né quelques années plus tôt d'une action spontanée visant à obtenir un meilleur fonctionnement du Transrégional 3, le mouvement s'est maintenu après son succès initial. Il a pris de l'ampleur, s'est radicalisé sous la conduite d'Arno, ancien étudiant en histoire devenu, faute de mieux, chauffeur-livreur, admirateur de Curzio Malaparte et de sa Technique du coup d'État dont il entend appliquer les principes [1].

À l'autre bout de l'échiquier social, politique et européen, Jan Herrero de la Pena, président du Cartel, veut profiter du pourrissement de la situation française pour dépecer ce qui reste de l'État-nation et permettre la création d'eurorégions bien plus dociles. La Corse et Marseille possédant déjà un statut de dominion (sans que l'on sache pourquoi ni comment), Bruxelles pousse désormais à une indépendance bretonne qui contrebalancerait la fusion attendue de l'Alsace et du Bade-Wurtemberg après la dissolution définitive de la France jacobine dont le Cartel prendrait le contrôle, au titre de l'article 79 du Traité.

Au milieu, les services de renseignements français tentent de s'adapter, d'anticiper les mouvements de fond de la société française, d'infiltrer les organisations et d'en retourner les meneurs, pour le compte dont ne sait trop qui, chacun roulant d'abord pour soi, servant accessoirement un ou des maîtres pour certains encore dans l'ombre.

Multipliant les aller-retours dans un passé compris entre 2011 et 2016 (et même 1980 pour les souvenirs d'Adeeb) et les lieux différents qui y sont rattachés, chaque sous-chapitre s'intéresse à un groupe, ou à l'un de ses membres en particulier. Ceci est censé représenter une expérience de “suspense labyrinthique” pour le lecteur, mais c'est avant tout une source de confusion qui tue en définitive le peu de rythme du récit [2].

Si personnages et situations n'étaient pas aussi stéréotypés, si une certaine tension existait dans cette montée vers la prise de pouvoir, s'il existait un enjeu stylistique ou politique à cette lecture, on pourrait à la rigueur accepter de s'interroger à chaque fois sur qui est qui, fait quoi, comment et pourquoi.

Mais la besogneuse complexité de cette construction cache mal la médiocrité du style et des dialogues ainsi que la vacuité des propos de l'auteur, qui ne maîtrise aucun des thèmes qu'il aborde. Corbel est incapable de rendre réellement le cynisme, l'arrogance et la morgue qu'il prête à ses maîtres du monde manipulateurs et complotistes pas plus qu'il ne peut traduire l'élan – revendicateur ? révolutionnaire ? – de son collectif, groupe inoffensif et petit bourgeois (à son image ?) qu'on imagine mal dans le rôle qu'il lui attribue.

Calqué sur une vision simpliste de la situation politique actuelle, s'inspirant – de très loin – des ravages accomplis en Grèce par les mesures imposées par la troïka [3], En proie au labyrinthe – La lutte est un roman naïf, insipide et parfaitement inutile.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/01/2015



Notes :

[1] L'action unique menée contre le Palais de l'Élysée (désert) semble montrer qu'Arno – et sans doute Corbel – a plutôt mal lu et interprété le livre de Malaparte.

[2] Un exemple avec les chapitres 4, 5 et 6 et les indications de leurs sous-chapitres.

Spoiler: Highlight to view

Chapitre 4
– Paris. Rue Cambacérès. 8e arrondissement. 13 février 2016
– Deux mois et demi plus tôt. Versailles. Résidence présidentielle de la Lanterne
- 4 janvier 2016. Levallois-Perret. Siège de la DGSI
Chapitre 5
- 5 janvier 2016. Milan. Quartier Porta Nuova.
– 8 novembre 2011. Paris, Gare de Nord.
– 7 janvier 2016. Créteil. Palais Omnisport Robert-Oudron. Conseil national du Parti réformiste.
– Cinq heures plus tard au siège de la DGSI, Levallois-Perret.
Chapitre 6
- 14 novembre 2015. Angle de la Place Beauvau et de la rue du Faubourg Saint-Honoré. 16 h 20.
- 19 janvier 2016 Bruxelles. Bureau du Président du Cartel.
- Le lendemain. Paris. Port de Javel Haut. Restaurant La plage parisienne.

[3] Dans le cadre de la crise grecque, la troïka est composée de représentants de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du Fond monétaire international.

Illustrations de cette page : Curzio Malaparte – Labyrinthe

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Tenor Madness de Sonny Rollins (1956 - RVG) – Alone in San Francisco de Thelonious Monk (1959 - Riverside)