Europa Blues

E
Arne Dahl

Europa Blues

Suède (2001) – Seuil (2012)


Traduction de Rémy Cassaigne

Un homme dévoré par des gloutons dans le parc de Skansen, huit réfugiées de l'Europe de l'Est qui disparaissent sans laisser de traces, un petit voleur à la tire définitivement corrigé par une femme mystérieuse sur un quai de métro... Le groupe A est confronté à quatre affaires que rien ne semble relier à part leur simultanéité.

Arne Dahl fait partie des ces auteurs qu'il est assez plaisant de retrouver de temps à autre et Europa Blues permet de ne pas déroger à cette règle.

Le groupe A, son héros collectif, est évidemment constitué de superflics affrontant des défis à l'ordre suédois, voire ici européen (tout finissant par se tenir dans cette dilution forcée), mais Dahl maintient à leur égard une distance ironique plutôt intéressante.

Composé de quinquagénaires ayant dû s'adapter à de nouvelles formes de criminalité ainsi qu'aux techniques modernes pour les combattre, le groupe A est beaucoup moins glamour que le modèle original du 87th Precinct imaginé par Ed McBain. Leur chef, Jon-Olov Hultin souffre d'incontinence, est sujet à des pertes de mémoire, à des trous noirs altérant sa perception du temps (laissant entrevoir un AVC proche ou un début d'Alzheimer) et Europa Blues ne nous épargne rien de cette déchéance qui gagne. Pas plus qu'il ne fait l'impasse sur les conséquences d'une nuit de picole de la délicieuse Kesrtin Hölm quand elle ne travaille pas, ne s'interroge pas sur sa solitude et ne chante pas du Mozart. Ou ne ne nous décrit, par le menu, la vie de famille d'Arto Söderstedt entouré de sa ribambelle d'héritiers, et un encore à venir.

La saga du Groupe A se rapproche un peu plus, mais sans l'égaler dans sa complexité, sa profondeur ni sa dimension dénonciatrice, de la variante suédoise née de la plume de Maj Sjöwall et Per Wahlöö. Dans l'équipe de Martin Beck existaient des lignes de force, des intérêts communs, mais aussi des tensions, des conflits qui montraient toute la difficulté de cohabiter et travailler ensemble – donc d'être Suédois –, pour des gens issus de milieux, de sensibilités et d'engagements opposés.

Ici, les différences sont surtout des spécialités, le constat d'une véritable division des tâches : le côté froid et analytique d'Hultin, celui très rationnel de Hölm, improvisé et artistique de Hjelm, etc. Tous se complètent finalement parfaitement dans une bonne entente qu'on peut trouver un peu artificielle, mais qui est nécessaire pour atteindre son but : divertir. En passant de l'un à l'autre, le récit reste vivant, incisif, drôle même si le résultat final et le retour provisoire à l'ordre sont convenus. D'autant que Dahl écrit plutôt bien, serrant ses intrigues sans trop céder aux grosses ficelles ni aux incohérences.

Toutefois, la complexe histoire mise en place dans Europa Blues converge, au final, vers des choses assez dérangeantes pour le public. Car derrière les étranges événements survenus à Stockholm se cache le passé complaisant de la Suède et de la Finlande à l'égard des nazis.

Si le cas de la Finlande relève d'abord d'une association avec le régime hitlérien contre le voisin russe et ses tentations hégémoniques ancestrales, celui de la Suède est rappelé sans indulgence. C'est dans ce pays que naquirent les théories sur l'hygiène raciale et sur la supériorité nordique (au milieu du XIX° siècle) dans lesquelles vinrent puiser les doctrinaires nazis. C'est là que les programmes de stérilisation forcés et massifs des populations furent envisagés et mis en pratique – et ce, ne l'oublions pas, jusqu'en 1976 [1] –, à partir des travaux de l'Institut de Biologie raciale, créé en 1922 avec l'accord du roi et de tous les partis. De quoi mieux comprendre aussi la permanence et la prégnance actuelle des idées suprémacistes dans le royaume.

En plaçant le nœud de l'intrigue à Weimar, qui vit passer Goethe, Schiller, Bach, Cranach et le Bauhaus, mais où naquirent les Hitler Jugend et qui abrita Buchenwald – soit le meilleur et le pire de l'Europe –, Arne Dahl oblige les plus courageux, ou les plus sensés de ses lecteurs, à réfléchir sur cette proximité et à ne pas se contenter de la victoire symbolique du groupe A. En ce sens Europa Blues est un bon rappel à la responsabilité de chacun dans ces horreurs, passées ou à venir (en librairie le 9 février 2012).

sites/default/files/chroniques/covers/europa-blues.jpg

[1] "En Suède, l'hygiène raciale était rapidement devenue un élément essentiel de la construction du bien-être. Un système qui devait produire une société idéale, c'est-à-dire... sans parasites (...) 4 000 Danois, 40 000 Norvégiens et plus de 60 000 Sudéois furent stérilisés de force. in Le modèle suédois s'est aussi bâti sur l'hygiène raciale

Chroniqué par Philippe Cottet le 18/02/2012



Illustrations de cette page : Glouton • Le clocher de la Jakobskirche de Weimar

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Streichquartette d'Arnold Schönberg (Aron Quartett - Preiser Records)